La passion du poète pour une femme libre et conquérante racontée avec finesse par Dominique Bona
Toute vie relève du roman, Paul Valéry qui ne prisait guère ce type de littérature n’aurait pas contredit cette affirmation, il lui aurait suffi de se pencher sur son propre parcours avec l’œil d’un romancier ,lui, le poète qui, toute sa vie, avec une régularité qui relevait du miracle tant ses journées étaient chargées et sa plume prise dans des contraintes alimentaires, a noté au jour le jour, ses observations, ses impressions, ses réflexions. Tôt levé, dès cinq heures, nourri de litres de café, il en a rempli 28 000 pages en 261 cahiers.
Il y a sa vie lisse, celle que, couvert de gloire et d’honneur il a mené dans le XVIème arrondissement de Paris, aux côtés de son épouse, Jeannie Gobillard, cousine germaine de Julie Manet, fille de Berthe Morisot, son amie d’enfance. Toutes deux se sont mariées le même jour à St Honoré d’Eylau (Julie avec Ernest Rouart) et continuent d’habiter le même immeuble avec leurs maris respectifs. Jeannie, discrète, tolérante, très pieuse, est une épouse parfaite pour l’homme du cimetière marin. Il est très attaché à ce bonheur conjugal et à sa vie de famille avec ses trois enfants. Une première amante, Catherine Pozzi, qui chercha à les rompre s’y cassa les dents.
Cette fois, Dominique Bona, académicienne depuis peu, grande biographe, récompensée pour son travail sur Gary, Zweig, les Claudel frère et sœur, Clara Malraux n’a pas écrit à proprement parlé une biographie de Paul Valéry. D’une plume fine, précise, habile à rendre la phrase attrayante et légère, elle révèle dans ce livre qui tient du roman, la face secrète du poète « un grand brûlé de l’amour ». « Toute sa vie, il a lutté contre ses possibles ravages », écrit-elle. Sa nuit de Gênes, patrie de sa mère où au sortir de l’adolescence il était en vacances l’obsède : cette nuit-là il s’était juré de ne plus jamais aimer comme il avait aimé la première fois. Et pourtant…
Paul Valéry tombe dans ses filets
Il va brûler d’amour pour Jeanne Loviton, dite Jean Voilier. Il est déjà grand-père lorsqu’en 1938 il rencontre cette femme, beaucoup plus jeune que lui, divorcée, riche, avocate, éditrice, très courtisée, indépendante et soucieuse de le rester, intelligente. Menant de front plusieurs aventures, séductrice dans l’âme elle ne demande rien au poète sinon les instants de voluptés qu’ils partagent à son domicile à elle. Paul Valéry tombe dans ses filets. Il l’aime plus qu’elle ne l’aime.
Poussé par la passion,, « c’est en poète qu’il va la célébrer. Les poèmes à Jeanne, possèdent une lumière dorée. Ils sont chauds, voluptueux, sensibles, presque naïfs parfois à force d’adoration ». Valéry revient à la poésie qu’il avait délaissée pour des écrits plus académiques. Il vit donc, il crée car vivre c’est créer. Mais viennent l’Occupation et l’hiver de l’amour. Ils sont séparés et la santé de Valéry s’altère.
Dominique Bona ne se contente pas de raconter avec brio une histoire d’amour qui met en présence deux protagonistes d’exception avec leurs ambitions et leurs fêlures, leurs forces et leurs incapacités. Elle les campe avec en toile de fond leur époque et les milieux dans lesquels ils évoluent, mondains, cultivés, Mallarmé, Giraudoux, Pierre Louÿs, Gide, Saint-John Perse, maître Maurice Garçon, l’éditeur Robert Denoël, de Gaulle qui imposa des obsèques nationales pour Valéry. Toile de fond riche qui, apportant ici un détail, là un éclairage, joue son rôle mais jamais ne voile la place que tiennent les héros principaux, palpables, vivants, douloureux, passionnés, excessifs. On referme le livre avec un sentiment de regret et l’envie d’y revenir.
Françoise Cariès
« Je suis fou de toi. Le grand amour de Paul Valéry »
Dominique Bona (Grasset) 296 pages 20 euros