Est-ce un essai ? Est-ce un roman ? Les deux peut-être à moins que ce ne soit un journal de bord à usage du public. Quoi qu’il en soit le livre est passionnant. Comme tout auteur ou presque dans son premier livre Nelly Kapriélian s’y projette
. Son récit commence par une vente aux enchères à New York. Vingt ans après sa mort, les héritiers de l’immense star Greta Garbo dispersent sa garde- robe. Quelques huit cents pièces dans les tons neutres. Du gris, du grège, du noir, du blanc et au milieu, seul et unique, tranchant sur l’ensemble, un manteau en laine bouclée rouge sang avec un col qui, relevé, dissimule la nuque, protège le visage. Un manteau qui rend invisible. Séduite, la journaliste qui dirige les pages littéraires des Inrockuptibles et de Vogue et participe à l’émission « Le Masque et la Plume » sur France Inter l’achète. Commence alors un long tête à tête et même un dialogue avec ce vêtement plein de mystères.
Une histoire commence qui pourrait être snob tant de people y sont mêlées, des USA à Paris, de Londres à Hollywood, Hichcock, Kim Novak, Coco Chanel, Dita Von Teese… Les époques se chevauchent avec leur lot de révélations, de détails qui sont autant d’ambiances révélées ou ressuscitées. Greta Garbo et son manteau sont l’amorce et le fil d’Ariane d’une pensée qui chemine, avance par étapes, ne craint pas de prendre des chemins de traverse, d’échafauder des hypothèses, de s’arrêter pour réfléchir avant de repartir, légère et curieuse.
Les vêtements d’une femme peuvent-ils raconter sa vie ? s’interroge Nelly Kaprièlan. Garbo en eut deux, une première publique puis une seconde recluse d’où le manteau derrière lequel elle se dissimulait. Vêtements de cinéma et du quotidien. L’élégance dont un homme aimé peut dessiner la silhouette, laquelle peut changer, se transformer quand un autre amoureux entre dans la danse. Tournis de falbalas, virevolte des chiffons, dans le coup où à contre- courant, la mode sous toutes ses coutures avec ses excès et ses stacanovistes. Une savoureuse et instructive lecture.
Et le corps dans tout çà ? La peau, ce mot qui revient souvent, presque un peu trop sous la plume élégante de Nelly Kapiélan, qui se libère et peut enfin s’exprimer. C’est d’elle et de lui que l’auteur parle enfin. Au bout du labyrinthe, guidée par le halo rouge sang du manteau, c’est l’Arménie familiale qu’elle aperçoit. Celle de son enfance modeste, celle qui conserve intact le souvenir d’un arrière-grand-père dont le génocide n’a rendu qu’une chemise trouée. A la dernière page tous les masques, tous les oripeaux sont tombés. Il ne reste plus, sous la peau qu’un corps, qu’une âme à nu.
Françoise Cariès
Le manteau de Greta Garbo
Nelly Kapiellan (Grasset) 286 pages 18,50 euros