La mauvaise fréquentation de Serge Moati

D’un François à l’autre

serge moatiSerge Moati était l’invité d’honneur des vingt cinq ans du Club de la Presse de la Région Centre jeudi soir aux Jardins de Chaumont sur Loire. L’occasion pour ce touche à tout des médias et de la télévision de raconter aux journalistes et communicants présents, les péripéties qui conduisirent ce gamin de douze ans, orphelin fraîchement débarqué de Tunis, d’un rôle de figuration dans les “Quatre Cent Coups” du jeune cinéaste François Truffaut au conseil en télévision du candidat François Mitterrand en 1981.

Quelques dizaines de documentaires et livres plus tard, Serge Moati revient sur sa façon particulière de travailler, de traiter l’information en s’interdisant ce qu’il appelle la légitimité du journaliste. Dans une explication toute personnelle, Serge Moati se souvient de son père, journaliste engagé, qui, le laissant orphelin trop jeune, ne lui transmit pas ce métier devenu ainsi inaccessible…

Et Serge Moati de vivre son rapport au monde en observateur, en curieux de tout et surtout de l’humain, sans a priori et sans interdits. Il préfère filmer les coulisses que la scène, regarder les politiques se congratuler à la buvette de l’assemblée que de s’en tenir à leurs déclarations politiques…

Et bien sûr, Serge Moati vient à parler (n’est-il pas justement là pour cela ?) de son dernier livre “Le Pen, vous et moi”, de ses vingt cinq ans passés à côtoyer celui qui permit à l’extrême droite française de sortir de la honte et de l’opprobre de la collaboration, et de revenir la tête haute et le verbe assuré, pour défendre le peuple français assiégé par l’Europe, les “lobbys anglo-saxons” et les arabes réunis.

Serge Moati aux 25 ans du club de la presse entouré de Laurent Garofalo, François Bonneau et Stéphane de Laage.

De cette longue fréquentation de ce leader certes habile et intelligent, grand connaisseur de l’histoire politique française, orateur virtuose de l’imparfait du subjonctif, Serge Moati nous explique qu’il s’est plus intéressé au personnage qu’à ses idées, par définition détestables: “Je ne déteste pas l’homme Le Pen. Il m’arrive de passer de bons moments avec lui.” Mais quelle étrange fascination de la proie pour son prédateur virtuel quand Serge Moati rappelle que son père fut lui-même dénoncé en son temps par cette extrême droite antisémite* !

Alors, bien sûr que les politiques sont des humains comme les autres, mais on ne peut s’empêcher de penser que cette approche du phénomène Le Pen finisse par en faire un homme politique “acceptable”, et si passionnante que soit la démarche originale de Serge Moati, elle est, a contrario, la défense et l’illustration de la posture du journaliste, qui au delà de l’observation de l’humain, doit aussi éclairer les enjeux politiques dont ces “humains” sont porteurs…

Gérard Poitou

*Ce qui donne ce dialogue p 37 du livre:

Jean-Marie Le Pen: – Pardon, mais j’y repense, vous m’avez bien dit que votre père avait été en camp de concentration
Serge Moati: Oui, en Allemagne.
JMLP: Il est mort ?
Serge Moati: Non, sinon, je ne serais pas là.
Jean-Marie Le Pen: Alors vous voyez. Il en est sorti. Ça prouve qu’on ne fourrait pas tout le monde dans les chambres à gaz. Vous en êtes la preuve “vivante”, si j’ose dire… Bon, attention à la loi Gayssot.

“Le Pen, vous et moi” édition Flammarion 303 pages 2014

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