Serge July, un amoureux du journalisme

« Plus il y aura d’internet, plus il faudra vérifier l’information
et plus il y aura besoin de journalistes » 

De Serge July il ne faut pas attendre un livre de Mémoires, ni un essai qui dissèque les hauts et les bas du journalisme. « Je suis un homme du présent » déclare tout de go le co-fondateur du journal « Libération » et pendant 33 ans directeur de cette publication.

Il n’empêche que, lorsque Jean-Claude Simoën, directeur littéraire chez Plon lui a proposé en 2006 de rédiger « Le dictionnaire amoureux du journalisme », il a dit « oui ». Serge July l’admet, « c’est une proposition qu’on ne refuse pas », mais il a pris son temps. Il ne s’est plongé dans l’ouvrage qu’en 2011 et a mis trois ans avant d’apposer le point final. « Un dictionnaire va de A à Z. Il faut remplir les vingt-six cases. De plus, ce dictionnaire est amoureux donc subjectif. Or je voulais éviter d’être, autant que faire se peut partiel et partial. Depuis 30 ans sont sorties des tonnes de livres pour dire tout le mal possible des média, je ne voulais pas éviter de rentrer dans le problème, mais je trouvais bien de faire quelque chose qui exprime l’amour de ce métier même si, en ce moment, il est en pleine transformation. Ensuite il y a le mot journalisme. Il est très difficile d’aborder les grands débats d’aujourd’hui sans évoquer l’amont »

De cet état d’esprit et de ce grand travail est né un livre passionnant, ouvert, généreux, fourmillant d’informations. « Au départ, je voulais simplement donner l’envie de relire Malaparte ou Grossman, les reportages si méconnus de Garcia Marquez, Simenon… puis j’ai multiplié les entrées ».

La curiosité et le doute

Sa curiosité qui est immense l’a conduit, en 912 pages, à aborder les grandes problématiques du métier et les grandes figures du journalisme, plutôt celles du passé où le masculin dominait. Il dessine une éthique, une déontologie, une pratique telles qu’il les a connues et vécues avec leurs tâches, leurs difficultés, leurs complexités et l’engagement qu’elles réclament. Du journalisme Serge July donne sa vision, celle d’une époque et celle d’un grand professionnel.

La curiosité est pour cet ancien patron de presse, l’alpha et l’oméga du journaliste, l’envie qui ne doit jamais le quitter, sa richesse, le défaut majeur dont il ne doit jamais rougir. En parallèle il ajoute le doute tout aussi indispensable Paul Valéry disait : « Je ne suis pas toujours de mon avis », règle majeure pour l’ex-directeur de Libé. Admiratif, il donne André Gide en exemple. Pour ce compagnon des communistes, le parti organise en 1936 un voyage en Union Soviétique. Il y est reçu comme une chef d’État et voit ce que personne ne voulait voir. En novembre de la même année il publie « Retour d’ l’URSS » dans lequel il note, « Du haut en bas de l’échelle sociale reformée, les mieux notés sont les plus serviles, les plus lâches, les plus inclinés, les plus vils. Tous ceux dont le front se redresse sont fauchés ou déportés l’un après l’autre. Peut-être l’armée rouge reste-t-elle un peu à l’abri ? Espérons-le ; car bientôt, de cet héroïque et admirable peuple qui méritait si bien notre amour, il ne restera plus que des bourreaux, des profiteurs et des victimes. » Il est attaqué de toutes parts et sa vie en est bouleversée ».

Informer en privilégiant le reportage

dictionnaire amoureux journalismeCouvrir le terrain , les combats quels qu’ils soient, un rêve pour tant de journalistes, de journalistes – écrivains, à commencer par Gabriel Garcia Marquez , toute sa vie journaliste professionnel obsédé par le réel « Faire un reportage reste pour moi le genre par excellence du meilleur métier du monde », écrit-il dans ses mémoires. Hemingway ne dit pas le contraire avec une prédilection pour le reportage de guerre. « Ce qu’il faut, c’est écrire une seule phrase vraie » recommande l’auteur de « L’adieu aux Armes » cité par Serge July. Dans le traitement de l’information « on voit bien les limites de l’objectivité : on ne peut ignorer nos affects, nos émotions, les idées qui nous traversent, le climat qui nous entoure. Si les journaux ne sont pas objectifs, la presse l’est. Elle se régule, s’auto contrôle et finit par dire ce qui est. Une forme de vérité ».

A « Libé » le reportage était l’essentiel, bien plus que les unes et le côté libertaire. « Je lui ai donné la primeur quand il était tenu pour mort. Le successeur de Lazareff l’avait supprimé à France Soir. Il faut aller voir comment va le monde, comment il se porte au coin de la rue comme à l’autre bout du monde » règle d’or du journalisme pilonne Serge July.

Liberté de la Presse

« Mieux vaut se tromper en cherchant la vérité que de prendre le risque de la cacher ». L’auteur le démontre en consacrant deux chapitres à ce sujet essentiel. Il salue le premier amendement américain qui garantit une liberté totale à la presse. « C’est le seul pays au monde où aucun journal n’a jamais été saisi, où toutes les opinions fussent-elles nazies, sont garanties par la Constitution. En France c’est la justice qui fait jurisprudence : la liberté est bornée par la loi. « Charlie » avait été poursuivi pour les caricatures du Prophète que la justice lui avait reconnu le droit de publier ».

Mais jusqu’où va la liberté de la presse ? Fallait-il par exemple, révéler l’existence de Mazarine à qui un long chapitre est consacré. « Beaucoup de journalistes connaissaient son existence dont moi. Le secret a duré parce que nous tous vivions sur le principe de la séparation de vie privée et publique. Mitterrand en a profité et abusé. Depuis les titres people se sont multipliés. François Hollande n’a tiré aucune leçon de ces évolutions, il s’est pris les pieds dans le tapis élyséen. Il est aberrant qu’il ait accepté que sa compagne d’alors soit première dame et journaliste. Tous les ingrédients étaient réunis pour que ça explose. Aujourd’hui les médias ne cachent rien, les réseaux sociaux poussent à la roue. Ce n’est pas une raison pour ne pas s’imposer de règles. Je suis pour le respects de la vie privée ».

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L’avenir de la Presse

Serge July ne sait pas, comme tout le monde. Ce dont il est sûr par contre c’est que la presse vivra. De quoi et avec quels supports ? Il l’ignore. « La révolution de Toile vient de commencer. Il va falloir mener des dizaines de milliers d’expériences pour trouver des modèles économiques viables. Il faudra prendre des risques. La Toile est planétaire, encyclopédique. Elle fonctionne de manière horizontale, n’a pas de centre. C’est une révolution technique mais aussi culturelle. Avant, les journalistes sélectionnaient et traitaient l’information, les lecteurs la recevaient par voie de presse, de radio ou de télévision. Maintenant, nous sommes entrés dans un monde interactif. Il faut se faire à l’horizontalité. Mais, ce dont je suis sûr c’est que plus y aura d’internet, plus il faudra vérifier l’information et plus il y aura besoin de journalistes ».

Françoise Cariès

Dictionnaire amoureux du journalisme

Serge July « Plon » 920 pages 25 euros

Commentaires

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  1. Qu’ a fait ce “grand professionnel” du journal innovant que fut le tout premier Libé , dont l’arrivée en province était parfois aléatoire ,et surtout qui ne véhiculait pas la pensée ultra libérale .

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