“Les bas-fonds du Baroque”
Impressions
En allant à cette Exposition, un dimanche matin de mars , je sentais bien en moi que je voulais me laisser surprendre et me laisser conduire.
J’entre dans le hall et de hauts et larges panneaux montrant des vues de la vielle Rome – en noir et blanc – nous mettent de suite dans l’ambiance de la Rome de cette époque, le visiteur peut se dire : “ça-y-est ! J’y suis“.

Bartoloméo Manfredi Bacchus et buveur (détail)
J’entre alors dans la première salle et déjà le mouvement me saisit. Oui, dès le début le mouvement se dégage des premiers tableaux, avec force, le mouvement produit une énergie.
Formes pleines, les couleurs rouges et bleues, compactes et intenses, saisissent l’œil, le jeu de l’ombre et de la lumière donne de l’ampleur, le regard se perd, se plonge dans les personnages, le clair et l’obscur nous conduisent dans ce qui habite l’homme au plus bas et au plus profond de lui-même. C’est une sorte d’aspiration/perte, ce côté obscur qui veut plonger notre regard encore plus profondément, bien entendu pour celui qui veut bien regarder et voir et se laisser toucher.
L’obscur nous fait deviner l’ampleur de la misère.
Mais je pense surtout que ce jeu subtil qui existe entre lumière et ombre, cette lumière saisissante et parfois juste – exprimée par un point, une touche quelque part dans le tableau – donne cette mouvance extraordinaire à la peinture, crée cette relation, crée le vivant de chaque tableau.
Entre le clair et l’obscur se crée l’amplitude, la volupté, la sensualité. Là où il y a misère, la peinture mène notre regard de l’extérieur vers l’intérieur des personnages, vers leur souffrance, vers leur intérieur le plus intime.
Des bâtiments superbes, dans la clarté, signes, avertissements d’un certain monde de l’ordre pour nous conduire vers des agissements multiples des êtres vivant dans la misère et qui sont exposés à se conduire selon un certain ordre pour survivre mais aussi pour exister par eux-mêmes.
Formes, couleurs, l’interaction entre obscur et clair, un visage figé, lointain ou au contraire grimacé, convulsif nous saisit.
Chaque peinture invite le visiteur à entrer pleinement en relation avec ce qui se passe, la chair, la peau reflètent la vie, la mouvance et les activités plus ou moins honnêtes se livrent à nous, le coup de pinceau les met en mouvement.
Les tableaux sont très vivants, ils nous nourrissent, nous rendent plus vivants, nous permettent de changer de regard, POUR DEVENIR. En fait un regard qui perçoit l’autre dans toute sa grandeur/lumière et dans toute sa misère/obscurité. Le clair et l’obscur fait partie de notre parcours humain, les différentes couleurs, le clair et l’obscur, le figé et l’explosif, crée constamment les interactions.
L’expression qui nous est donnée n’est pas du tout pathétique, ou surchargée. Ce que nous voyons est rond, rempli, changeant, clair, obscur, expressif ou avorté, convulsif ou impulsif. Rien n’est joué, ou tout est joué, les scènes de ces vies veulent se montrer honnêtes, éclairées, sans illusions, turbulentes et sages.
L’homme rusé, perdu, éclairé ou malmené, obnubilé de l’esprit et ravagé par l’alcool se pose devant nous, il se laisse regarder et il nous parle de ce qui est devenu sa vie à lui. Une vie de misère qui obscurcit tout le paysage pour nous amener vite vers un point clair et pour nous dire que ce point de lumière, cette touche pas mis au hasard existe et éclaire la chair.
La rencontre des corps, hommes et femmes, leurs attirances et leurs aversions. Tout y est. Le jeu des corps qui se perdent et qui se trouvent, s’entremêlent et se déchirent.
Cette exposition est un bijou, un message, une transmission réussie. Cet art transmet la vie telle que le personnage la subit ou la transcende.
Ces tableaux, les lieux, les temps, l’aspect extérieur et intérieur reflète la présence du moment, nous pouvons recevoir toutes les vibrations des corps qui transpirent et qui crient par leur peau, par leurs gestes, par leurs expressions du visage ouvert ou fermé, par les changements continuels que la vie leur impose. C’est un message qui prend aussi toute sa valeur aujourd’hui, ce message est intemporel, cet art EST DE TOUT TEMPS.
Les artistes ici ont REUNI le faste avec le sombre, l’obscur avec le lumineux.

Le Concert Nicolas Tournier
Les Tableaux
A la vue de ces tableaux, ce qui frappe en premier : la présence des corps humains. Là où les personnages sont sous l’influence d’une bonne dose de vin nous voyons la maîtrise de la peinture du Baroque, elle s’exprime avec force, puissance et mouvements.
Même les objets peints expriment tout l’éclat du réel, le palpable, le visible, ces objets sont rendus vivants par leurs formes et leurs couleurs. Vivant, compact, massif, plein, faste, on a envie de trouver des adjectifs appropriés.
Quant aux personnages, le visiteur se laisse séduire par la présence des corps. Magnifique l’éclat de la peau, on dirait que le corps est illuminé, qu’il prend feu ou qu’il s’éteint, où l’acteur est montré dans l’obscurité, un obscur qui permet d’agir à l’intérieur de la victime.
Que ce soit l’expression des visages, les vêtements, les différents objets, on est touché par les expressions multiples, massives, imposantes, vivaces ou endormies. Les personnages reçoivent vie à travers l’éclat des visages expressifs et aussi à travers l’éclat des mains, le jeu puissant et habile des mains. L’élancement des corps lors d’un combat, ou les aspects cachés, l’air rusé lors « d’une transaction », la réponse puissante et corporelle pour montrer son désaccord, regards éteints, yeux tristes ou espiègles, bouches fermées ou entrouvertes montrant certaines expressions souvent inavouées et encore et encore.
Les vêtements sont représentés avec faste, avec leurs plis multiples et leurs couleurs profondes. Même les objets reçoivent leur plénitude.
En fait la peinture est pleine. Nous ne recevons pas de suggestions, rien n’est soufflé, ce que nous voyons est empreint de chair, de mouvements, de lumière, d’obscurité. Le jeu clair et obscur donne cette mobilité, le jeu des mains donne cette vivacité, tout est plein et enveloppant. Oui le mot « enveloppant » me paraît juste. Tout est enveloppant et de ce fait la peinture nous fait réellement entrer dans la scène représentée : la puissance du ciel, son éclat, le jeu des nuages. Extraordinaire, les palais font découvrir leur immensité, les paysages, rochers et végétations sont là dans leur sève, dans leur substance propre, le ciel brille ou est rempli de nuages courants à travers le ciel.
Les visages expriment toute la plénitude possible. Tout est plénitude en fait, même là où les personnages sont plutôt passifs et endormis, ou absents d’une certaine façon. Présence et absence sont exprimées par le clair et l’obscur, le passif et l’actif. L’homme se présente à nous, seul et/ou entouré du groupe.
La puissance, la profondeur du regard fait sortir l’âme du personnage. Le regard exprime toute la solitude de la personne, cela plane, cela rêve, cela s’active, cela subit, cela s’ouvre ou cela tombe dans le mélancolique. Toutes les gammes des émotions des êtres humains sont montrées et rendues accessibles. Tous les décors donnent un cadre de puissance, de grandeur.
Ce que nous regardons, ce que nous voyons, nous fait participer, nous sortons de cette exposition enrichis, avec un sentiment plein et juste. Un contentement : devant la fragilité et la grandeur de la vie.
Erika D.
du 24 février au 24 mai 2015
Petit Palais Avenue Winston Churchill, 75008 Paris
Horaires
Du mardi au dimanche de 10h à 18h,
Fermé le lundi et certains jours fériés
Nocturne le vendredi jusqu’à 21h
http://www.petitpalais.paris.fr/fr