Par Jean-Luc Bouland
« …Il y a en France 400 textes qui limitent la liberté d’expression. Autant qu’en Turquie ! », assène Emmanuel Pierrat, auteur d’un ouvrage paru chez Flammarion, « La liberté sans expression », se demandant « jusqu’où peut-on tout dire, écrire, dessiner ». Reçu récemment à la Librairie Nouvelle, à Orléans, il présentait ce livre qui fait suite aux tragiques évènements de janvier 2015, mais qui, pour lui, n’est qu’une contribution parmi d’autres dans son combat depuis plus de 20 ans pour la liberté.

Homme de gauche assumé, ancien conseiller municipal parisien, il est aussi un avocat internationalement renommé, spécialisé dans la défense des droits de l’homme. En cette période troublée, en prenant un peu de recul après l’attaque meutrière de Charlie Hebdo, on ne peut que s’interroger sur ce que l’on peut dire…et accepter d’entendre.

Emmanuel Pierrat
« …Le principe de la liberté d’expression, né sous Les Lumières, est devenu au fil des ans et des amendements de plus en plus illisible. L’irruption d’internet et des réseaux sociaux n’a rien changé : nous ne savons plus quelles sont les limites, nous ignorons nos droits et nos devoirs… » écrit-il. Entre retour du délit de blasphème et autres empêchement de dessiner et de caricaturer, entre auto-censure pour éviter un procès, et actions permanente pour attaquer tout ce qui nous contrarie, au nom du « respect des valeurs (les nôtres), la société est en pleine confusion…
« …Si nous sommes tous attachés à la liberté d’expression…pour nous, nous avons aussi tous tendance à vouloir limiter celle des autres quand elle nous dérange… », continue Emmanuel Pierrat. Et, regrette-t-il, « …Ce qui est remarquable aujourd’hui, c’est que l’état n’intervient plus en tant qu’acteur dans la censure. Ce sont les juges qui sont appelés à trancher dans des affaires privées. Il suffit qu’une association inconnue se porte partie civile sur un prétexte purement communautaire pour porter atteinte à la liberté d’expression… C’est certainement regrettable… Condamner un éditeur à 10 000 euros de « dommages et intérêts », c’est empêcher trois autres livres de paraître… ».
Le blasphème refait surface
Ainsi en est-il, par exemple, du délit de blasphème, que l’on croyait tombé dans l’oubli, et qui refait surface avec une cruelle actualité. « …Rappelons aussi que le blasphème, qu’il se traduise par un livre, un article de presse ou un dessin, n’est plus réprimé devant les juridictions laïques françaises, malgré des décisions de justices isolées qui ont affaibli la jurisprudence républicaine… » (p100).
En ce mois de juillet, Riss annonce qu’il ne caricaturera plus Mahomet. C’est son choix. Est-ce une victoire des « radicaux » islamistes, ou un simple respect de l’autre ? La notion de respect à beaucoup évolué au fil du temps, et entre parfois frontalement en collision avec la notion de liberté d’expression. Quand certains estiment que toute liberté de s’exprimer est nécessairement liée à la liberté de ne pas accepter que l’on nous impose un discours qui nous dérange, d’autres iront jusqu’à prétendre que la notion de tolérance, de respect de l’expression de l’autre quand elle nous choque, serait une forme de masochisme… « …Le débat est sans fin, et le danger déjà présent ! », conclue Emmanuel Pierrat.
Emmanuel Pierrat est avocat au barreau de Paris, spécialisé dans le droit de la presse. Essayiste et romancier, il est notamment l’auteur de nombreux ouvrages sur la censure, le droit à la culture, etc.