Le film « Imitation Game » sorti sur les écrans au début de 2015 (voir Magcentre) a révélé au grand public, l’Anglais Alan Turing (1912-1954), père de l’informatique, co-inventeur de l’ordinateur, concepteur de l’intelligence artificielle, une des 100 personnes qui ont le plus compté au vingtième siècle. Un prix considéré comme le Nobel de l’informatique, décerné chaque année porte son nom.
Castration chimique
Or ce savant, mathématicien de génie qui a révolutionné nos vies, dont les travaux pendant la seconde guerre mondiale ont permis de décoder les messages cryptés nazis est mort en paria dans une Angleterre. puritaine. Il s’est suicidé à moins que, selon certaines thèses, des services secrets l’y aient aidé, après une condamnation pour homosexualité. En 1952, la justice de son pays l’a condamné pour « indécence manifeste » à une peine de deux ans d’emprisonnement ou à un traitement aux hormones féminines équivalent à une castration chimique.
Incapable de supporter la prison, cet être singulier choisit les injections qui le rendirent impuissant et déformèrent sa silhouette de marathonien. Sportif doué pour le marathon, en 1948, il avait failli être sélectionné pour les jeux olympiques de Londres .Le traitement avec ses conséquences était terminé quand, le lundi de Pentecôte, comme il en avait l’habitude avant de s’endormir, Alan Turing croqua une pomme qui ce soir-là avait macéré dans du cyanure. Cet inclassable qui était resté attaché au doudou de son enfance dont il ne se séparait jamais se serait inspiré de «Blanche Neige et les sept nains », le dessin animé de Walt Disney dans lequel la sorcière dit « Plonge la pomme dans le bouillon. Que la mort qui endort s’y infiltre ».
Le pardon de la reine
Il fallut attendre le 10 septembre 2009 pour qu’à la suite d’une pétition de plus de 30 000 signataires, au nom de son gouvernement, le premier ministre britannique, Gordon Brown, présente ses excuses pour le « traitement effroyable » qui lui avait été infligé. Enfin, en 2013, la reine se décidait à lui accorder le 24 décembre un « Royal pardon ».
Après avoir envoyé Oscar Wilde en prison, la loi qui a brisé la carrière et la vie de Turing, ne fut abrogée en Angleterre qu’en 1967, et seulement en 1980 en Ecosse et en Ulster. La France n’a pas mieux fait, elle n’a dépénalisé l’homosexualité qu’en 1981
Peu à l’aise dans le jeu social
Médecin, énarque et expert des nouvelle technologies médicales Laurent Alexandre et le romancier David Angevin viennent de consacrer un livre à ce héros méconnu. Ils ont mené leur « biopic » comme un thriller dans lequel s’enroulent autour de la vie de Turing, espionnage, science, secrets d’Etat et l’ombre inquiétante de l’Américain John Edgar Hoover, farouche anti-communiste ;.
Alan Turing n’a jamais su se mettre en valeur dans le jeu social. Dès l’enfance, il s’est révélé en décalage, différent. Second fils d’un fonctionnaire colonial, il est confié à des familles d’accueil en Angleterre tandis que ses parents demeuraient aux Indes. Admis dans une célèbre public-school il ne parvient pas à s’adapter aux règles qui y sont en vigueur. Il est menacé de renvoi malgré ses dons exceptionnels. A 16 ans, il démontre l’une des lois les plus ardues de la relativité d’Einstein. En 1929, il éprouve une passion platonique mais très forte pour un de ses camarades, surdoué en sciences La mort brutale de ce dernier le marque à jamais et il décide de consacrer sa vie aux mathématiques théoriques
Malgré son caractère difficile et ses comportements déroutants, les années 1930 lui apportent malgré tout une consécration précoce. Il entre au prestigieux King’s College de Cambridge, et fait un passage à Princeton, l’université américaine alors leader mondial de la recherche fondamentale Sa publication de l’époque sur la conceptualisation du calculateur universel, justifierait à elle seule sa notoriété d’immense scientifique.
Echec à Enigma
Dès 1942, Alan Turing est parvenu à s’introduire dans Enigma, la machine utilisée par les Allemands pour crypter leurs communications. donnant aux Alliés un avantage décisif dans la bataille de l’Atlantique. Ce rôle est aujourd’hui largement reconnu mais il. fut tenu secret pendant plus de trente ans, et contribua à aggraver son cas au moment au moment de ses déboires judiciaires.
Alan Turing n’a jamais su se mettre en valeur et encore moins se défendre. Les auteurs du livre le décrivent traversant la campagne anglaise à vélo, un masque à gaz sur le visage pour se protéger du rhume des foins. A Bletchley Park, un des sièges des services secrets britanniques pendant la guerre personne ne se moque de ses extravagances , de ses gestes saccadés, de son pantalon qui tient par des bouts de ficelle. « Dans cette sorte d’université secrète rassemblant les meilleurs mathématiciens britanniques, des notions comme la tradition et les usages, le rang, l’âge, les diplômes et autres détails superficiels étaient ignorés : seule importait la faculté de penser », écrivent-ils dans la ligne de son premier biographe Quand les moyens manquent Turing écrit directement à Winston Churchill, qui a très bien compris l’intérêt de l’entreprise de décryptage, a pris la mesure de son responsable. et le soutient
Le poids du secret
A la fin de la guerre, estimant que. ses recherches visant à « la fabrication d’un cerveau » sont entravées, Turing quitte le grand projet d’ordinateur mené près de Londres pour celui d’un autre prototype à Manchester. Ses travaux sur la formation des êtres vivants n’obtiennent pas la considération qu’ils méritent et que leur accordent maintenant les biologistes. Au même moment Turing se heurte à une autre difficulté le secret militaire l’empêche de faire état de ses découvertes pendant la guerre.
Ce même secret lui vaut aussi une attention soupçonneuse des services de renseignement sur sa vie sentimentale. En cette période de guerre froide et de maccarthysme triomphant, les homosexuels sont souvent considérés comme les « maillons faibles », facilement manipulables par des agents étrangers de tous pays. La liaison mouvementée qui conduit à son procès ne peut qu’accroître ces craintes,. d ‘autant plus qu’au silence auquel il est tenu sur son œuvre de guerre, Turing oppose une franchise absolue sur sa sexualité qu’il n’a jamais cherché à cacher. Après sa condamnation, cette sincérité se transforme en bravade : deux fois, le détenteur d’innombrables secrets d’Etat voyage hors d’Angleterre pour mener ostensiblement des aventures avec des étrangers. Ultimes défis à l’ordre établi.
La pomme empoisonnée qu’il a croquée alimente aujourd’hui légende ou plutôt une rumeur : Apple aurait choisi son logo, une pomme croquée, en hommage, toujours démenti par la firme et son designer, au génie si maltraité de l’informatique.
Bien sur Alexandre et Angevin accrédite la thèse du suicide imposé. Comme l’ensemble des événements qui constituent la chair du livre il est évoqué avec tact. Cette histoire vraie et romancée en apprend beaucoup sur l’époque concernée et sur le comportement des hommes en général. Il mérite qu’on accorde un peu de temps à sa lecture.
F.C.
« L’homme qui en savait trop »
Laurent Alexandre-David Angevin
Editions Robert Laffont
332 pages 19 euros