Le dernier titre de Michel Embareck présenté le 30 septembre à la boite à livres de Tours est dédié à Henri Vernes, Bob Morane et Bill Ballantine.
C’est en 1953 qu’Henri Vernes publie « la vallée infernale » dans la collection Marabout Junior, premier opus d’une série qui va connaître un immense succès chez les pré-ados et adolescents de la fin des années cinquante et du début des années 60, quand la télévision était encore un objet rare dans les foyers. Le personnage créé par Henri Vernes sera repris longtemps plus tard en bandes dessinées mais c’est une toute autre époque et un tout autre public. Bob Morane est un ancien pilote de la RAF pendant la seconde guerre mondiale, mi-aventurier, mi-barbouze, il nous entraine dans des scénarios exotiques au bout du monde, accompagné de son fidèle Bill Ballantine, une armoire à glace écossaise chargée au whisky et ancien compagnon d’armes qui fait le coup de poing comme personne.
Il n’est pas convenable de raconter dans le détail le déroulement d’un polar, on n’en dira pas plus et même plutôt moins que ce qui figure en quatrième de couverture de « personne ne court plus vite qu’une balle » aux éditions L’archipel : «… Pourquoi Fiaco Moreno, chanteur français connu pour ses tubes à consonance hispanique, ses bonnets péruviens et ses prises de position altermondialistes, s’est-il suicidé à la Nouvelle-Orléans où il enregistrait son dernier disque ? Les parents du défunt, persuadés que leur fils a été assassiné chargent Victor Boudreaux, privé migraineux aux méthodes expéditives d’éclaircir ce mystère… »
Victor Boudreaux a quelques points communs avec Bob Morane, de nationalité franco-américaine, il a participé à une autre guerre, celle du Vietnam, et il est flanqué lui aussi d’un ancien compagnon d’armes, Earl Turbinton, un profil de grand black culturiste qu’on imagine aussi costaud que Ballantine. Victor Boudreaux va nous entrainer des bayous de Louisiane au centre de Saigon et dans les petits canaux du delta du Mékong autour de Can tho pour nous ramener finalement à Saproville sur Mer dans un trou normand riche en notables corrompus et en marchés publics foireux.
Le rythme en permanence soutenu
La comparaison s’arrête là pour ce qui est des personnages, parce que Victor Boudreaux, physiquement moins en forme, relève d’un AVC et que ses honoraires de privé pas vraiment regardant sur les méthodes d’investigation sont de 2 000 dollars par jour plus les frais.
Autrement on voyage, et on sent que Michel Embareck a suivi le même parcours que son héros, si tant est que Victor Boudreaux relève d’une telle appellation bien peu contrôlée. Michel Embareck avait un questionnement quand il a publié ce dernier ouvrage. Généralement, dans le polar courant, l’une des techniques usuelles pour soutenir le suspense, consiste à faire se chevaucher deux intrigues qui se déroulent en alternance par chapitres interposés et à interrompre, de manière un peu systématique, le déroulement narratif à un stade critique. Ce n’est qu’au moment où le dénouement approche que les deux histoires finissent par se rejoindre, quand le lecteur, qui n’est pas totalement bouché à l’émeri, a commencé à pressentir la solution de l’énigme.
Michel Embareck, comme tout un chacun, et dans de précédents ouvrages qui ont construit sa réputation et celle de son personnage principal, a usé du procédé. Mais dans « Personne ne court aussi vite qu’une balle » la trame narrative est linéaire, comme celle des aventures de Bob Morane. Pour autant, le rythme demeure en permanence soutenu, moins par les effets de scénario que par des ruptures de lieu, de temps et de style.
Les paysages destroy de La nouvelle Orléans
Ça commence par la musique, R and B, jazz and soul à la Nouvelle Orléans, le milieu des musicos, d’une population « démerde » qui écoule des marchandises tombées du camion mais aussi des vrais voyous et des flics pouraves qui ne sont pas bien loin. Pour la musique Embareck qui a été pendant plusieurs années critique au magazine musical Best ne voyage pas en terre inconnue, mais il nous donne aussi à découvrir les paysages destroy de La nouvelle Orléans, quartiers d’habitations ravagées par l’ouragan Katrina progressivement réinvestis et puis le bayou à l’horizon barré par «les entrelacs de tubulures et de torchères des raffineries » aux « remugles vaseux et effluves d’hydrocarbures » Pour retrouver mes repères dans ce marécage, j’ai revisité les images du générique de true détective saison 1.
Autre lieu, autre style, le Vietnam. Quand on vient pour la première fois à Saigon, on est submergé par le flux intense et frénétique des petites motos Honda qui circulent de manière anarchique à vive allure. On se demande toujours comment traverser les allées assez larges du centre-ville. C’est assez effrayant au départ mais il faut se lancer, viser le point d’arrivée, marcher à une allure constante sans jamais ralentir, s’arrêter ou reculer parce que c’est se condamner à une collision fatale. Embareck nous décrit cette agitation d’une cité qui court derrière les grandes capitales asiatique dans une langue totalement déstructurée ; les pages 68 et 69 ne sont plus vraiment du texte ni de la syntaxe, mais une sorte d’expressionisme sonore et visuel, un vacarme assourdissant reconstitué avec des mots qu’on pourrait déclamer comme un poème contemporain ou un morceau de slam.
Entre anti-héros, flics pourris et élus locaux corrompus
Dans le delta du Mékong, c’est une autre écriture. Michel Embareck nous pardonnera d’en livrer ici à peine deux phrases, comme mise en bouche : « A présent la barcasse glissait dans un arroyo au milieu des grappes mauves de jacinthes d’eau, sous un camouflage de palmiers d’eau entremêlés aux cocotiers, bananiers et jacquiers dont les fruits ocre mouchetés de gris pendaient tels des verrues. Ils avançaient dans le ventre de la mangrove, sorte de bayou luxuriant aux berges bercées de sources chuchoteuses. »
Et puis on arrive en France, dans une province retrouvée et fidèle à ses combines grandes et petites et ses notables minables sur fond de désespérance sociale. Lorsqu’il met en scène ses personnages, entre anti-héros, flics pourris et élus locaux corrompus, Embareck nous sert une langue savoureuse, qui replonge dans les vieux polars des éditions fleuve noir , les films en noir et blanc des années soixante avec Bernard Blier, Robert Dalban, et Lino Ventura, la truculence d’Audiard et d’Alphonse Boudard, tout un patrimoine voué aux collections vintage, comme Bob Morane, mais qu’on déguste encore comme un vieil armagnac hors d’âge..
Embareck a passé du temps sur les bancs de la correctionnelle comme chroniqueur des faits divers, il nous décrit avec une science actualisée et dans la langue qui est la sienne les combines les plus éculées pour « optimiser » les marchés publics : le saucissonnage du marché en tranches suffisamment fines pour demeurer en dessous des seuils de mise en concurrence, les prestations pudiquement qualifiées d’intellectuelles : conseils en communication, stratégie, formation, management dont il n’est guère praticable de contester le rapport très éloigné entre le temps passé et le montant facturé. Comme sur les arroyos de Can Tho ou dans les bayous de Louisiane, Embareck n’est jamais en terre inconnue.
J’ai pris un réel plaisir à lire ce polar qui m’a fait voyager dans le temps et dans l’espace et ramené à de vieux souvenirs. Michel Embareck a accueilli un public nombreux à Tours le 30 septembre à la boite à livres. La Nouvelle République ne s’était pas déplacée. Les mauvaises langues racontent que l’ancien chroniqueur aurait autrefois gagné une procédure au civil contre son employeur et que ce dernier ne lui aurait toujours pas pardonné cette faute de goût.
Patrick Communal