Derrière un grand homme se trouve presque toujours une femme , une mère et plus souvent une épouse ou une compagne. Elles vivent dans son ombre, en retrait, mais jouent un rôle essentiel, bien souvent déterminant auprès de celui qu’elles ont choisi et avec lequel elles forment duo indissoluble. Dans la première moitié du vingtième siècle, en France il y eut Yvonne et Charles de Gaulle, et en Angleterre Winston et Clémentine Churchill.
Philippe Alexandre et Béatrice de L’Aulnoit auraient pu croiser les destinés de ces deux couples. C’était compliqué et rien de dit qu’un jour ces deux journalistes aguerris ne le feront pas. Ils sont habitués à travailler ensemble avec rigueur, s’en tenant aux faits qu’ils savent mettre en valeur tout en laissant au lecteur la possibilité de les interpréter.
Dans le livre qu’ils viennent de publier, ils se consacrent à Clémentine Churchill, née Hozier aux origines écossaises, la « femme du lion », le premier ministre britannique pendant la seconde guerre mondiale qui, selon son petit-fils, n’aurait été, sans elle, que « la moitié de l’homme qu’il fut ». Si Clémentine n’avait pas été la femme de Winston, elle n’aurait pas pu tenir sur la scène publique le rôle qui fut sien. Mais sa forte personnalité, ses convictions féministes, sa volonté de justice sociale, son attachement aux libéraux ne la portaient nullement à s’effacer ou à se contenter d’être l’épouse de… Merveilleuse et très organisée maîtresse de maison, entre inaugurations et mondanités Clémentine développe le réseau nécessaire à l’ascension de son mari qu’elle ne cessera jamais d’épauler.
Etonnante Angleterre
Avec talent, les deux auteurs restituent en une vaste fresque l’Angleterre aristocratique de cette époque, celle de la classe dirigeante des châteaux et de la vie mondaine d’alors. Pour nous, Français du XXIème siècle, elle est surprenante avec ses mœurs aristocratiques et en même temps éclairante. Ainsi le lecteur découvre le futur « lion » Churchill rêvant de gentilhommière quand son épouse se démène pour gérer le quotidien – la politique ne nourrit pas son homme -, trouver un toit décent et financièrement abordable, y maintenir le minimum de domesticité qu’exige la bonne société, déménager régulièrement en fonction des aléas électoraux. L’achat par son mari de Chartwell, un « manoir princier » , grâce aux droits d’auteur de ses Mémoires,sans l’avertir et qui se révéla un gouffre financier, fut la seule pomme de discorde durable entre eux.L’amour présent dès leur première rencontre a cimenté leur couple, l’échange et les conseils au fil du temps l’ont renforcé.
Les auteurs nous dépeignent sans concession les difficultés d’une famille « bien anglaise » dont les enfants, le fils surtout, sont souvent « ingouvernables » , au risque d’entacher la réputation de leur père, un couple confronté à la mort de deux de leurs filles , l’une enfant, l’autre adulte. Clémentine gère au mieux cette turbulente descendance tout en affrontant l’état dépressif récurrent de Winston.
Des idées et des actes
Se consacrer à un sweet home ne pouvait remplir l’existence de lady Clémentine. Mrs Churchill expose publiquement ses propres idées. Elle soutient les suffragettes qui réclament le droit de vote pour les femmes auquel s’oppose d’abord son époux. Au fil des ans, Clémentine gagne en assurance : elle conduit des meetings électoraux, remplace parfois le candidat ou l’élu, sait utiliser les médias.Les deux conflits mondiaux lui permettent de déployer ses capacités, de pénétrer dans le pré carré des hommes, comme tant d’autres femmes, mais étant donné sa position sociale avec un champ d’action très large. Elle donne alors la pleine mesure de son civisme, de ses talents d’organisatrice mais aussi de son sens politique, parcourant la planète seule ou au côté de Winston, s’alliant avec d’autres first ladies comme Eleonor Roosevelt et Yvonne de Gaulle sans mâcher ses mots face aux grands de ce monde, sans jamais négliger les siens. Son agenda témoigne de son incessante activité. Elle meurt subitement à 92 ans en 1977 douze ans après son mari, quittant ce monde par « une fin exemplaire d’une élégante humilité ».
Une biographie passionnante qui se lit comme un roman tout en nous instruisant sur une époque.
F.C.
« Clémentine Churchill-La femme du lion »
Philippe Alexandre- Béatrix de L’Aulnoit
Taillandier- Robert Laffont, 398 pages 21,50 euros