Aux archives départementales du Loiret, les étudiant·es de l’Université d’Orléans en troisième année de licence d’histoire ont donné vie à un projet original : « Presse en Lumières ». Encadré·es par leur professeure Marion Brétéché et accompagné·es par la Compagnie Esenca, iels ont présenté une série de saynètes théâtrales consacrées à des journaux des XVIIe et XVIIIe siècles.

Le prospectus du programme de « Presse en Lumières ». Crédit : Archives départementales du Loiret.
Pour Marion Brétéché, le projet était un pari à la fois scientifique et pédagogique. « Nos statuts de professeure et d’étudiant·es en histoire n’appellent pas vraiment le théâtre », reconnaît-elle. Pourtant, ce choix s’avère judicieux : la scène permet en effet de transmettre des savoirs de manière vivante, accessible et engageante, touchant un public plus large qu’un cadre académique classique.
Les étudiant·es ont puisé dans un corpus de 1 200 journaux. Après un travail de recherche sur le contexte et les auteur·ices, iels ont été invités à rédiger des dialogues où la mise en scène servirait le propos scientifique. Le spectacle révèle ainsi un véritable investissement collectif. Malgré quelques hésitations et maladresses, assumées avec humour, l’ensemble reste cohérent et efficace, et suscite l’adhésion du public.
Comprendre la presse d’Ancien Régime par la scène
Chaque saynète éclaire un aspect du paysage médiatique des XVIIe et XVIIIe siècles. La pièce « Orléans sous les parasols », qui ouvre le spectacle, met en avant le Journal de l’Orléanais, notamment apprécié pour ses petites annonces. On y découvre des pratiques de lecture partagée, économiques pour les lecteurs, moins pour les éditeurs, ainsi que l’ancrage local d’une presse accessible à divers milieux sociaux.
D’autres créations adoptent une perspective plus politique. « Mettre en Lumières les colonies » s’intéresse à la Gazette des Petites Antilles, diffusée par abonnement dans un contexte marqué par les risques et la censure. Malgré ces contraintes, elle connaît un large succès et informe aussi bien colons qu’esclaves. La presse y apparaît à la fois fragile et essentielle.
Plus largement, le spectacle rappelle le rôle clé des Provinces-Unies, où de nombreux journaux étaient imprimés en raison d’une censure plus souple qu’en France. Là où la France impose un privilège royal limitant la concurrence, la Hollande offre un espace de publication plus libre. La Quintessence des nouvelles, qui clôt le spectacle, illustre ce phénomène d’exil éditorial.

Un étudiant déclame ses vers haut et fort dans le public. Crédit : Archives départementales du Loiret.
Une créativité au service du plaisir du public
Au-delà de l’intérêt historique, le spectacle séduit par son inventivité. Plusieurs saynètes se distinguent par des choix de mise en scène audacieux. Dans « On les réveille, ils ne sont pas morts », les étudiant·es imaginent la résurrection de Madame Du Noyer, autrice des Lettres historiques et galantes, invitée sur un plateau télé fictif : une idée aussi inattendue qu’efficace.
Le même procédé est repris pour La Spectatrice, dont l’identité anonyme nourrit encore les débats. La Spectatrice se revendique en effet porter la voix des femmes, tout en alternant entre misogynie et progressisme. En direct du plateau des Sales connes, on nous propose donc une interview exclusive de la Spectatriche, figure de drag-queen tantôt mielleuse tantôt revêche, incarnant avec brio l’ambivalence du journal. Il faut souligner la performance, qui a beaucoup fait rire.
Autre moment marquant : « Le diable s’habille en 1780 ». On y suit un créateur de mode en pleine crise d’inspiration, sauvé par Le Magasin des modes nouvelles, qui retrace l’histoire de la mode avec de nombreuses illustrations. La saynète, portée par une interprétation énergique et un sens du comique assumé, fait mouche. Le jeu des comédien·nes, ainsi que leur complicité, contribuent à faire de ce passage l’un des plus appréciés. À la fin du spectacle, une femme a même interpellé l’interprète du styliste en lui lançant : « t’es une star ! », et on ne peut qu’acquiescer.

Les étudiantes saluent le public. Crédit : Archives départementales du Loiret.
Une expérience collective réussie
« Presse en Lumières » s’impose comme une expérience à la fois formatrice et réjouissante. Les étudiant·es ont su concilier exigences académiques et créativité scénique, tout en menant ce projet en parallèle de leurs études. Certains révèlent même un véritable talent d’interprétation, à l’image du palefrenier de « La commedia della stampa », qui ose déclamer ses vers au cœur du public.
Le spectacle offre bien plus qu’un simple divertissement : il redonne vie à une histoire souvent perçue comme austère, et témoigne de l’engagement et de l’inventivité des étudiant·es. Une réussite collective qui mérite d’être saluée.
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