Le retrait de Didier Daeninckx propulse le Salon du livre de Montargis dans le débat politique

Après la victoire du RN aux municipales, le Salon du livre de Montargis se retrouve malgré lui au cœur d’une controverse nationale. Derrière la polémique, les libraires racontent surtout la fragilité d’un événement culturel indépendant dans une ville moyenne.

Dans les rayons des librairies indépendantes, la politique n’est jamais très loin. Mais les libraires, eux, continuent surtout à défendre les livres et les débats qu’ils ouvrent – photo Izabel Tognarelli
Par Izabel Tognarelli.

À Montargis, on parle beaucoup du Rassemblement national, et finalement moins des livres. Dans quelques semaines pourtant, des cartons de romans, de bandes dessinées et d’essais vont s’empiler dans la salle des fêtes. Des auteurs descendront du train avec leurs sacs trop lourds ; des lecteurs formeront des files d’attente pour obtenir une dédicace ; une classe du collège Schuman d’Amilly viendra vendre son recueil de nouvelles préparé avec un professeur : ainsi se déroule la vie ordinaire d’un salon du livre de province, fragile, artisanale, obstinée.

Un salon de province sous les projecteurs

Mais cette année, avant même d’avoir ouvert ses portes, ce salon a quitté le seul terrain littéraire.

L’écrivain Didier Daeninckx, qui devait en être le parrain, a renoncé à sa venue après la victoire du RN aux municipales. Cette décision a été annoncée par son éditrice dès le lendemain du second tour (à la fin du mois de mars), dans un mail adressé à la libraire qui l’avait invité.

« Nous avions choisi de ne pas en parler », précise Stéphanie Hérisson. « On s’était dit qu’il n’y aurait tout simplement pas de parrain cette année. »

Puis la machine médiatique s’est emballée.

À Montargis, Stéphanie Hérisson défend une librairie « tout publics » et un salon du livre qu’elle veut avant tout consacré aux auteurs et aux lecteurs – photo Izabel Tognarelli

« Harry Potter invité chez Voldemort »

Dans les deux librairies indépendantes qui – avec le Daruma Shop, librairie spécialisée en mangas – portent le salon, personne n’est surpris. Stéphanie Hérisson – de la librairie du même nom – le dit franchement : « Quand on a vu le résultat des élections, on s’est dit qu’on risquait d’avoir quelques défections. Finalement, il n’y en a qu’une. »

Même lucidité chez Cyril Bonnin, de la librairie des Écoles : « Connaissant l’engagement de l’auteur, je n’ai pas été très étonné. » Difficile en effet d’ignorer le parcours de Didier Daeninckx, ses livres sur la mémoire coloniale, les massacres du 17 octobre 1961 à Paris ou les angles morts de l’histoire française. « C’est un auteur que l’on peut considérer comme militant », poursuit le libraire.

« Je refuse de faire de la politique dans mon commerce », explique Stéphanie Hérisson. « Je suis commerçante avant tout. J’ai mes convictions, mais je ne les ébruite pas. » Dans son propos revient l’idée de librairie « tout publics ». Une librairie qui accueille tout le monde, sans filtrer les opinions. « Nous ne sommes pas une librairie engagée », insiste-t-elle. « C’est aussi pour cela que nos lecteurs nous apprécient. »

La libraire comprend pourtant parfaitement la décision de l’écrivain. « Dans un salon, le rôle du parrain, c’est aussi d’être présent aux côtés des élus. » Didier Daeninckx ne voulait pas voir son image associée au nouvel environnement politique local. Une situation d’autant plus sensible que le salon repose sur plusieurs acteurs institutionnels : les libraires en assurent la programmation littéraire, l’Agglomération montargoise prend en charge le financement et une partie de la communication, tandis que la mairie met la salle des fêtes à disposition.

Puis, dans un sourire, Stéphanie Hérisson lâche une image qui résume à elle seule l’affaire : « On disait entre nous qu’on n’allait pas demander à Harry Potter d’aller dîner avec Voldemort… Sans préciser qui est qui. »

Pour Cyril Bonnin, libraire indépendant à Montargis, le Salon du livre doit rester « un lieu d’échanges et de partage », même au cœur des tensions politiques – photo Izabel Tognarelli

Au-delà du salon de Montargis, des tensions plus larges

Chez Cyril Bonnin, le regard est plus politique. « Nous sommes tous pris dans des forces qui nous dépassent », dit-il, évoquant le poids des groupes culturels, le climat idéologique actuel. Il glisse vers une inquiétude plus nette : « On est quand même dans un courant d’extrême droite avec des idées bien particulières. Quand on voit certains événements comme le banquet du Canon français à Caen, où ont été vus des saluts nazis, il y a quand même une corrélation. »  Le libraire élargit alors la réflexion aux recompositions du paysage culturel français, citant notamment l’influence croissante de Vincent Bolloré sur les médias, l’édition et, désormais, le cinéma.

Cyril Bonnin dit aussi son malaise devant une époque où tout semble devoir se transformer en positionnement immédiat. « Je respecte totalement la position de Didier Daeninckx », précise-t-il. Avant d’ajouter : « Si on peut employer le mot “résister”, il y a peut-être aussi d’autres moyens de résister. Peut-être en étant présent, en prenant la parole. »

Les salons du livre ne tiennent qu’à un fil

Mais avant les débats politiques, il faut réussir à faire tenir un salon du livre dans une ville moyenne ; ce qui déjà, en temps normal, relève d’un équilibre précaire : trouver des auteurs disponibles ; convaincre les éditeurs ; éviter les collisions de calendrier ; transporter des centaines de livres ; monter des tables ; prévoir les hébergements.

« Le recrutement des auteurs n’est pas une chose facile », souffle Stéphanie Hérisson. Cette année, la nouvelle couleur politique de la ville a ajouté une donnée supplémentaire. « Les auteurs présents, ce sont nous, libraires, qui les invitons », rappelle Cyril Bonnin. « Donc ils acceptent ou non de venir à Montargis, un petit salon dans une ville moyenne. Montargis n’est pas le salon du haut de la pile », résume-t-il.

Pendant ce temps-là, les cartons arrivent

Pourtant, le rendez-vous compte. Des lecteurs viennent de tout le Montargois, mais aussi de l’Yonne, de Seine-et-Marne ou de Paris. Des familles, des scolaires, des habitués. « Ce ne sont pas des gens qui viennent regarder les auteurs comme des bêtes de foire », glisse Stéphanie Hérisson. « Ce sont des lecteurs qui lisent vraiment, qui échangent. »

La controverse a aussi offert au salon de Montargis une visibilité inattendue. « On ne va pas se mentir », remarque la libraire. « Ceux qui ignoraient jusqu’ici l’existence de ce salon, à présent ils le connaissent. »

Didier Daeninckx viendra malgré tout rencontrer ses lecteurs à Montargis, le 27 juin, dans la librairie de Stéphanie Hérisson.

Dans l’intervalle, les libraires poursuivent les préparatifs. Il faut déplacer des cartons, rappeler les éditeurs, confirmer des réservations de trains et de chambres d’hôtel. Et répondre aux journalistes qui, cette année, appellent davantage pour parler de politique que de littérature.

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