De l’eau dans le gaz pour les barons du Sud-Touraine ?

On se souvient du fiasco des éoliennes et de la filière hydrogène à Sorigny (37), fiasco dévoilé par Magcentre il y a quelques semaines. Au tour maintenant du biogaz de faire les frais de l’incurie de quelques élus et entrepreneurs, à Chinon cette fois. Car une très récente décision de justice vient mettre du plomb dans l’aile à un projet de méthaniseur pourtant défendu bec et ongles par les barons du coin, y compris par l’ancien Préfet d’Indre-et-Loire Patrice Latron.

le méthaniseur

Par Joséphine

Un entrepreneur de proximité

Tout commence en 2017. Louis Chevalier, héritier d’une grosse exploitation agricole près de Chinon, lance l’idée d’un méthaniseur afin de valoriser déchets végétaux et animaux sur le territoire, le processus produisant des engrais riches en nitrates qui pourront être mis sur le marché puis épandus mais aussi du biogaz revendu à GRDF qui le distribuera via son réseau.

Le projet, d’un coût estimé de 6,5 millions d’euros, met plus de deux ans à se préciser, le temps de trouver les financements et de suivre les procédures administratives. Début 2019, une entreprise est spécifiquement créée – Contray Energie – et Louis Chevalier demande puis obtient un permis de construire à la commune de La-Roche-Clermault – 550 habitants – où il compte installer le méthaniseur sur une de ses parcelles. Tout au long de 2019 et 2020 différents arrêtés préfectoraux confirment le permis de construire et l’autorisation d’exploitation pour la future installation, signés de la main de la Préfète de l’époque, Corinne Orzechowski.

Du reste, le site choisi pour l’implantation se trouve à plus d’un kilomètre et demi du bourg de La-Roche-Clermault même s’il est tout de même situé près d’une quinzaine d’habitations, d’une exploitation en agriculture biologique et de deux hébergements touristiques jouxtant un espace dont le processus de classement à l’Unesco débutait alors .

Mauvais coucheurs

Mais les habitants de La-Roche, eux, ne découvriront le projet que bien plus tard, lors de la mise en place d’une consultation publique en juillet 2019, s’étonnant de ne pas avoir été prévenus plus tôt, inquiets des risques de nuisances : bruits, odeurs, vue, circulation d’engins. Les tensions autour du dossier s’exacerbent pendant tout l’été si bien qu’un vote consultatif des élus de la commune est organisé en août 2019, mais ce dernier n’aboutit pas à grand chose : 4 élus votent pour le projet, 4 contre, 2 s’abstiennent. A noter que parmi ces élus de La-Roche, on retrouve Pierre Chevalier – le papa de Louis Chevalier – mais aussi, le propriétaire d’un des hébergements touristiques à proximité – Jérôme Field –, la question clive donc particulièrement le conseil municipal, et ce alors que des élections se profilent l’année suivante et que la maire sortante, soutien du projet, ne se représente pas.

carte des localisations

Quoi qu’il en soit, le commissaire enquêteur chargé de la consultation publique de juillet 2019 ayant rendu un avis favorable et le Conseil municipal ne s’y étant pas vraiment opposé, le projet continue d’avancer. Contray Energie intègre alors deux nouveaux associés : Pierre Chevalier et la société tourangelle Métharabelais spécialisée dans la production d’électricité.

Le fameux mille-feuille administratif

Le business-plan, comme on dit, est de connecter le futur méthaniseur des Chevalier au réseau de distribution de gaz le plus proche. Comme La-Roche-Clermault ne dispose pas du gaz de ville, le client sera donc logiquement la communauté de communes à laquelle appartient La-Roche : Chinon-Vienne et Loire. Le réseau de gaz de la com’com’ est par ailleurs géré par le Syndicat Intercommunal de l’Énergie d’Indre-et-Loire (SIEIL) qui en a délégué l’exploitation à GRDF. Problème : le potentiel point d’injection du biogaz dans le réseau est situé à 3,3 km du futur méthaniseur de la famille Chevalier, il faut donc que Contray Énergie demande à GRDF de réaliser les travaux de raccordement, travaux qui doivent être validés par la collectivité compétente.

En l’occurrence, c’est à la mairie de La-Roche-Clermault d’autoriser ou non les travaux, la commune n’ayant pas transféré sa compétence gaz à la communauté de communes de Chinon. Mais soudain, coup de stress pour les soutiens du projet : et si la mairie ne signait pas l’autorisation des travaux ? Cela est d’autant plus plausible que le favori des municipales de mars 2020 est… Jérôme Field, le propriétaire de logements touristiques situés non loin du futur méthaniseur.

Retard à l’allumage

Une convention tripartite est alors imaginée fin 2019 entre le SIEIL, GRDF et La-Roche-Clermault pour transférer la fameuse compétence « gaz » de la commune vers la communauté de communes Chinon-Vienne et Loire qui aurait dès lors l’autorité pour valider les travaux à venir. Dans ce cas, aucun suspens autour de la signature, la com’com étant présidée par le maire LR de Chinon, Jean-Luc Dupont, fervent soutien du projet de méthaniseur, ami de la famille Chevalier et… président du SIEIL.

Sauf que la maire sortante de La-Roche, Marinette Yvon, ne signe pas la convention avant de quitter le pouvoir. Pas plus que Jérôme Field qui est bel et bien élu maire de La-Roche-Clermault à l’été 2020. En fait, Field a une autre idée : proposer aux Chevalier de louer à tout petit prix un terrain propriété de la commune et situé sur une zone industrielle à 300 mètres du projet initial. Car selon le maire, ce terrain est bien plus approprié car desservi par une route plus adaptée et sans riverains confrontés aux éventuelles nuisances, notamment celles générées par le trafic annuel des 700 camions et tracteurs censés alimenter le méthaniseur en biodéchets pour atteindre l’objectif des 50 tonnes traitées par jour. « Produire du biogaz et l’injecter dans le réseau de gaz de ville alors que ma commune n’en est pas pourvue, avec du coup l’obligation de bâtir des kilomètres de canalisations de l’unité de méthanisation jusqu’à un point de livraison… On a tout le négatif, rien de positif  : il n’y a pas de création d’emploi, pas de fiscalité supplémentaire pour la commune, de la dégradation de voirie, des risques d’accidents accrus… Ce projet se fait au détriment des habitants de La Roche-Clermault. N’importe quel maire s’offusquerait » explique Jérôme Field à l’époque à la NR..

le méthaniseur et la route

Du reste, dès l’été 2019, des riverains du projet initial se constituaient en collectif puis se rapprochaient de l’association Familles Richelaises, déposant en 2019 et 2020 des recours contre le permis de construire, s’appuyant sur les nuisances à prévoir ainsi que sur l’impact environnemental du projet. Les recours seront étudiés une première fois par le Tribunal Administratif en octobre 2022 puis rejetés en novembre 2022, les riverains interjetant Appel dans la foulée.

Gaz sous pression ?

En tout état de cause, cet Appel n’étant pas suspensif, le projet reprend son chemin après une pause forcée. Conscient des pressions à venir concernant les travaux de raccordement, Field alerte par courrier la Préfecture en mars 2023 : « tout porte à penser que les forces s’uniront afin de me faire plier et signer cette convention, Jean-Luc Dupont a fait savoir qu’il s’était entretenu avec vous [le Préfet Latron – NDLR] et que vous l’auriez assuré que vous pourriez vous substituer à moi afin de débloquer la situation (…) je ne peux me résoudre à ce qu’une quelconque ingérence puisse s’exercer de la part de la Com’Com aux motifs d’amitiés ou de connivences entre Dupont et Chevalier ».

Et en effet, quelques jours plus tard, début avril 2023, GRDF demande enfin officiellement au maire de La-Roche-Clermault d’autoriser les travaux liés aux canalisations de gaz, mais ce dernier tient bon et refuse. GRDF et Chevalier saisissent alors le Tribunal administratif pour attaquer la commune, sur la base d’un prétendu excès de pouvoir du maire. Cependant, avant toute décision de Justice, dès la mi-avril, le Préfet d’Indre-et-Loire Patrice Latron dégaine sa plume et adresse un courrier au maire réfractaire. Dans ce courrier que j’ai pu me procurer, le Préfet Latron met explicitement la pression à Field : « il serait dommage que votre refus de signer la convention de raccordement vienne compromettre l’avenir de ce projet à la fois familial et présentant un intérêt économique et environnemental indéniable. Je ne peux donc que vous inciter à vous raviser et à étudier les conditions de la signature de la convention de raccordement ».

Green-washing de l’État

Pire, le contexte du printemps 2023 ne sera que plus propice aux pressions, car au même moment était promulguée la loi dite EnR qui devait permettre à la France de rattraper son retard et d’atteindre ses objectifs en divisant par deux le temps de déploiement des d’énergies renouvelables. Les Préfets sont donc aux abois pour trouver des projets qui permettront de satisfaire les objectifs du gouvernement qui entend ainsi verdir son bilan écologique. C’est d’ailleurs à la même époque que le train à hydrogène à Loches et les éoliennes d’Azouer ou de Sorigny se montent à toute vitesse, avec un Patrice Latron à la manœuvre, lui qui avait été nommé en catastrophe fin 2022 pour remplacer la préfète Marie Lajus, limogée par Gérald Darmanin car jugée trop attachée à la défense de l’environnement et peu coopérante pour faire avancer certains projets .

périmètres imaginés pour le méthaniseur

D’ailleurs, dans le cadre de l’application de la loi EnR, les Préfectures demandent de toute urgence à aux maires de faire remonter un document qui cartographie les localisations des potentiels projets d’énergies renouvelables situés sur leur commune. La communauté de communes de Chinon propose alors à Jérôme Field de s’occuper pour lui du fameux document. Sentant le coup fourré, ce dernier refuse et envoie à la Préfecture la carte où le futur méthaniseur est situé dans la zone industrielle, conformément à son idée depuis 2020. Mais le document de la com’com’ circule entre les différents maires et quelle n’est pas la surprise de Field de constater que dans cette version, le méthaniseur est localisé sur la parcelle des Chevalier… une étourderie probablement. Finalement, c’est bel et bien le document de Jérôme Field qui sera transmis au Préfet.

Green-business ?

Du reste, en mai 2023, probablement conscient des opportunités liées à la loi EnR, Louis Chevalier en profite pour modifier l’objet social de la holding familiale – le Chevalier Group – auprès du Tribunal de Commerce de Tours. Désormais, la boîte pourra également s’occuper de « l’activité de production et vente d’énergie photovoltaïque, et ceci à compter rétroactivement du 30 avril 2023 ».

Par ailleurs, sollicités pour éclairer cette enquête, de bons connaisseurs de la méthanisation expliquent que « il y a eu un effet d’aubaine avec la loi EnR pour ce genre d’unités de production de gaz, toujours présentées comme artisanales, écologiques et de bon sens mais en fait, elles peuvent vite entraîner des effets pervers et générer des volumes industriels, d’autant plus quand certains agriculteurs se mettent non pas à y mettre leurs déchets verts mais à en faire un débouché pour du maïs gourmand en eau et uniquement cultivé pour être vendu aux méthaniseurs. Les quantités de nitrates ainsi produites alimentent la dépendance des exploitations aux épandages pour maintenir les rendements, polluant les nappes phréatiques. Les va et vient des tracteurs et des camions génèrent des nuisances importantes et abîment les routes, et tant pis pour les riverains et pour le contribuable qui doit en assumer les conséquences. D’ailleurs il y a quelques jours en Ille-et-Vilaine, la Préfecture a refusé un projet de méthaniseur privé de ce type ».

Réseaux, mon amour

En tout cas, dans ce sud Touraine aux mains des notables, certains barons joueront de leurs réseaux pour faire passer ces projets et en tirer des bénéfices politiques. A Chinon, l’homme-clef est donc Jean-Luc Dupont, maire, patron de la Com’Com, président du très puissant SIEIL – gros client de GRDF en Touraine –, mais aussi président de la FNCCR (Fédération nationale des collectivités concédantes et régies) et administrateur d’ENeR Centre-Val de Loire, une « société d’économie mixte qui porte des projets de méthanisation, de photovoltaïque, d’éolien et d’hydroélectricité dans toute la région et au-delà, qui propose, développe et investit dans des projets réellement bénéfiques pour le territoire. Elle accompagne les syndicats d’énergie dans le conseil et l’assistance auprès des collectivités désireuses d’investir dans les énergies renouvelables et d’accélérer la transition énergétique ». Et force est de constater que Dupont mouillera la chemise pour la méthanisation.

D’ailleurs, signe anecdotique mais rare d’une certaine proximité entre Dupont et la Préfecture dont les intérêts convergent, quelques mois plus tard, Patrice Latron sera intronisé par la confrérie des Entonneurs Rabelaisiens, un lobby viticole chinonais qui mêle acteurs économiques et politiques, sous le regard ému de la députée LREM Fabienne Colboc, du patron de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat Gérard Bobier et de… Jean-Luc Dupont, lui-même « Grand Officier » de la confrérie.

Même les élus socialistes du coin, pourtant élus en 2023 et 2024 avec des voix écologistes – le sénateur Roiron et le député Baumel –, brilleront par leur absence sur le sujet du méthaniseur et de sa localisation. Peut-être effrayés de froisser l’électorat et les maires ruraux ou de se mettre à dos le baron Jean-Luc Dupont, les prochaines législatives, départementales et sénatoriales arrivant vite, les deux hommes étant candidats à leur propre succession.

Dénouements judiciaires

En février 2024, les magistrats administratifs donnent tout de même raison à la mairie de La-Roche-Clermault qui est donc dans son bon droit quand elle refuse des travaux, décision judiciaire qui déclenche immédiatement un Appel de la part de GRDF.

Parallèlement, fin 2024, la Cour d’Appel confirme le rejet du recours des riverains au sujet du permis de construire du méthaniseur, mais les mauvais coucheurs décident de se pourvoir en Cassation. Probablement fatigué d’attendre, Louis Chevalier décide alors de monter une nouvelle entreprise, Agricev, dans laquelle il est associé à un ami de La-Roche et à deux exploitants agricoles de la commune toute proche de Ceaux-en-Loudun dans la Vienne dans le but d’y construire le fameux méthaniseur. Petit plus, l’un des deux agriculteurs est le candidat de la seule liste qui se présente pour prendre la Mairie de Ceaux-en-Loudun en 2026… au moins, il n’y aura pas de souci d’autorisations en vue, le cas échéant.

Mais, très vite, la Cour de Cassation ne juge pas recevable le pourvoi des riverains et les Chevalier commencent donc les travaux du méthaniseur en avril 2025 à La-Roche, comme prévu. Tout de même conscient du blocage lié à la question de la canalisation et sachant que Jérôme Field quitterait bientôt La-Roche-Clermault, le pater familias Pierre Chevalier décide de se présenter aux municipales 2026. Il sera opposé à l’adjoint à l’urbanisme de l’équipe sortante, Guillaume Lambert, un proche de Field et lui aussi favorable à l’implantation du méthaniseur dans la zone industrielle. Le 15 mars 2026, Lambert remporte une victoire nette avec plus de 65% des voix.

Pire, alors que le méthaniseur enfin terminé entre en fonctionnement début avril 2026, le 15 du même mois, la cour d’Appel administrative de Versailles confirme le rejet de la procédure de GRDF visant à obliger la mairie de La-Roche-Clermault à autoriser les travaux de construction de la fameuse conduite de gaz de 3,3 kilomètres. Du reste, au même moment, c’est le projet d’éoliennes à Auzouer qui a été annulé par la même Cour d’Appel, offrant un nouveau camouflet au préfet Latron qui s’était également beaucoup engagé sur ce projet .

Impasse bas carbone ?

Résultat de cette séquence ? L’unité de méthanisation est opérationnelle, l’ensilage des biodéchets est bien avancé mais… impossible de transporter le gaz vers le point d’injection dans le réseau de la com’com de Chinon. Il ne reste plus à la famille Chevalier et à Contray-Energie qu’à sortir le chéquier pour équiper l’unité d’une structure de liquéfaction du gaz afin de le transporter par camion-citerne vers le point d’injection. Vu le coût de l’opération, il n’est pas certain que l’activité puisse être rentable sans canalisation, d’où les tentatives de solliciter une nouvelle autorisation auprès de la mairie, manifestement toujours sous pression.

Car le méthaniseur de la discorde dépasse largement la problématique de La-Roche-Clermault et des Chevalier, engageant directement Jean-Luc Dupont. En effet, en 2024, le SIEIL – dont Dupont était président – avait cofondé une société « pour favoriser une mobilité décarbonée à l’échelle locale qui vise à développer des stations au bioGaz Naturel pour Véhicules (GNV) et à soutenir la production de biogaz à partir de ressources locales » nous apprend le rapport d’activités du SIEIL qui met beaucoup l’accent sur le « développement des gaz verts, et la production du Biogaz ».

Mais Dupont reste en position de force sur le dossier, ayant consolidé son fief au cours du printemps 2026 : réélu le 15 mars avec 55% des voix à Chinon face à… Jérôme Field, puis réélu à la tête de la communauté de communes le 8 avril. Et justement, dès le 28 avril, Jean-Luc Dupont présentait à la com’com’ un projet de station au bioGNV à Avoine afin de déployer une flotte de véhicules de la collectivité roulant au biogaz.

Ainsi va la Touraine

Le lendemain 29 avril, sans que l’on connaisse les raisons de son geste, on apprenait par voie de presse que Guillaume Lambert était en réanimation après avoir tenté de mettre fin à ses jours. Sain et sauf, il est toujours hospitalisé à ce jour.

Par ailleurs, ce 19 mai, Jean-Luc Dupont a été réélu à l’unanimité par ses collègues maires à la tête du SIEIL, visiblement satisfaits par son action.

Ainsi va donc la Touraine : des intérêts privés et politiques qui se recoupent, des élus indéboulonnables qui disposent de puissants réseaux, des hauts fonctionnaires aux ordres et… des « petits » élus, des citoyens et une Nature considérés comme des obstacles qu’il convient d’enjamber.

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