Ride Along Borders : les Balkans, où les frontières décident encore des destins

Des cicatrices de Vukovar (Croatie) aux postes-frontières de Serbie et de Macédoine du Nord, les cyclistes de Ride Along Borders constatent que les guerres des années 1990 ont laissé leur empreinte dans les Balkans. Au milieu des mémoriaux, des routes hostiles et des refus administratifs, leur parcours rappelle que l’accueil et la fermeture peuvent se succéder à quelques kilomètres d’écart.

Tapi dans l’une des sacoches du vélo de Patrick Communal, Paddington – l’ours réfugié mascotte du groupe Ride Along borders – a lui aussi affronté l’épreuve des frontières héritées de l’histoire, qui continuent de façonner les parcours humains – photo Patrick Communal


Par Izabel Tognarelli


Au fil de leurs étapes dans les Balkans, les contrastes ne cessent de surprendre les cyclistes de Ride Along Borders. Ils passent d’une ville meurtrie par les combats à une maison ouverte à tous les voyageurs, avant de se heurter à des postes-frontières où une simple formalité administrative suffit à bloquer leur progression. Dans cette partie du continent européen, les frontières pèsent encore sur les parcours.

Vukovar, une ville qui porte encore les stigmates de la guerre

Lorsque le groupe entre dans la ville croate de Vukovar, Patrick Communal, avocat orléanais, se remémore le siège de 1991, au cours duquel miliciens et volontaires civils de Vukovar résistèrent pendant plusieurs mois à une armée serbe appuyée par les chars et l’artillerie.

Trente-cinq ans plus tard, le paysage n’a pas entièrement refermé ses blessures : les cyclistes n’ont eu qu’à lever les yeux pour apercevoir les impacts de balles qui constellent toujours les façades de pavillons pourtant tout à fait semblables à ceux que l’on voit dans les lotissements en France : « La ville porte encore les traces de ces batailles : on voit beaucoup d’impacts de balles et d’obus sur les murs, il y a des maisons en ruines : on voit qu’il s’est passé quelque chose de très dur à cet endroit. »

À Vukovar, ville martyre du conflit yougoslave, un mémorial rappelle le siège de 1991 et les centaines de victimes d’une guerre dont les cicatrices demeurent visibles plus de trente ans après – photo Thierry Communal


Puis la route s’éloigne de la ville et rejoint le Danube. À la sortie de Vukovar, un vaste mémorial surgit en contrebas : « Il s’agit d’un cimetière mémorial. Depuis la route, on surplombe cet espace : ce cimetière est impressionnant. Il s’agit d’un espace dégagé sans arbres, juste cette forêt de croix. On ne voit que ça. C’est impressionnant, mais sinistre. Quelques sculptures en métal évoquent les combats et les souffrances des Croates. »

Depuis la route qui longe le Danube, les cyclistes poursuivent leur chemin. Derrière eux, Vukovar s’efface peu à peu. Mais l’image de cette forêt de croix les accompagnera bien au-delà de la frontière croate.

Une maison ouverte sur le Danube

Après Vukovar, les cyclistes installent leurs tentes dans le jardin d’une petite maison où la propriétaire accueille gratuitement les voyageurs de passage. Les confitures maison sont à disposition, les boissons fraîches aussi. Elle leur prépare des crêpes et leur ouvre sa porte. Avec une amie, elle a choisi de renoncer à la marchandisation des biens et des services pour faire de ce lieu un espace d’accueil fondé sur le partage et la réciprocité.

Pour Patrick Communal, le contraste est saisissant : « Après avoir traversé des lieux de combats et de férocité, cela avait une allure d’utopie libertaire assez réconfortante. Cela donne à penser que, partout, dans les moments les plus difficiles, on rencontre des gens qui parviennent à s’imposer par leur humanité. »

Le soir venu, le groupe partage son repas avec un autre voyageur arrivé à vélo ; un jeune Berlinois, doctorant en musicologie et violoniste à l’Orchestre philharmonique de Berlin. Il roule vers Athènes avec pour seuls bagages une tente et quelques sacoches. Le temps d’une soirée, les conversations se mêlent au coucher du soleil sur le Danube. Au matin, le fleuve offre un lever de soleil tout aussi resplendissant. Indifférente aux humains, la Terre continue de tourner.

Les frontières ne s’effacent pas si facilement

Déjà, l’entrée en Serbie avait été refusée à l’un des membres du groupe, pourtant en règle. Il a dû renoncer et rejoindre la Grèce par avion. Mais le voyage se dérègle à nouveau : pas de place sur le ferry reliant Thessalonique à Lesbos pour le van d’assistance. Il faut revoir l’itinéraire. L’embarquement est reporté vers le port du Pirée. Ce détour ouvre une autre possibilité : passer par la Macédoine du Nord, comme l’avait fait autrefois l’oncle de Nilofar – qui accompagne le groupe depuis les premières étapes – pour rejoindre l’Europe.

Mais la route s’arrête au poste-frontière. Le loueur du véhicule n’a fourni qu’une photocopie de la carte grise, que les policiers refusent de reconnaître. Les cyclistes essaient d’autres points de passage : partout le même refus. Un garde-frontière leur intime même l’ordre de faire demi-tour en mettant sa main sur son arme. Il ne leur reste qu’à rebrousser chemin et revenir en Bulgarie.

Au terme de cette journée, chacun a pulvérisé son record personnel de passages de frontières : dix fois en quelques heures, entre la Serbie, la Macédoine du Nord et la Bulgarie. Dans les Balkans, les frontières continuent de décider des trajectoires, sur la foi d’une simple feuille de papier.

EuroVelo 6 : un maillon faible en Serbie ?

L’EuroVelo 6 relie l’Atlantique à la mer Noire en suivant notamment le cours du Danube. Présentée comme l’un des grands itinéraires cyclables européens, elle traverse également la Serbie. Mais sur le terrain, les conditions de circulation interrogent Patrick Communal.

« Les chauffeurs serbes ne sont pas du tout respectueux des cyclistes : on était en permanence frôlés par les voitures et les camions. Par moments, on avait même du mal à tenir l’équilibre avec le souffle des camions et avec une circulation très dense. »

L’avocat orléanais s’étonne qu’un itinéraire européen emprunte des routes qu’il juge aussi peu adaptées à la pratique du vélo. « Je me pose des questions sur le fait que l’EuroVelo 6 passe à cet endroit. J’ai vu des affiches sur cette EuroVelo 6 : peut-être fait-elle localement l’objet de débats ou de discussions. C’est un élément de développement économique local. Mais actuellement, on a soit des routes extrêmement dangereuses à cause de la grande circulation, soit des chemins totalement défoncés. J’avoue que ce n’est pas un plaisir de rouler sur ce genre d’itinéraire. »


Plus d’infos autrement :

Ride Along Borders : Budapest, une liberté qui ne va jamais de soi

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