Ride Along Borders : Budapest, une liberté qui ne va jamais de soi

Alors que la Hongrie traverse une séquence politique inédite, après seize années de pouvoir du Premier ministre d’extrême droite Viktor Orbán, les cyclistes de Ride Along Borders font étape à Budapest. Dans la capitale hongroise, les bouleversements du présent ravivent une mémoire plus ancienne : celle de l’insurrection de 1956.

Mascotte de Ride Along Borders, Paddington, l’ours réfugié imaginé par Michael Bond, pose devant le Parlement de Budapest, au moment où la Hongrie ouvre un nouveau chapitre de son histoire politique – photo Patrick Communal


Par Izabel Tognarelli


Les routes de l’exil empruntées par Ride Along Borders traversent la Hongrie à un moment où son histoire semble s’accélérer. Lorsque les cyclistes arrivent à Budapest, le Parlement hongrois s’apprête à réviser la Constitution afin d’écourter le mandat du président Tamás Sulyok. À leur départ, la décision est actée : le 13 juillet 2026, la réforme constitutionnelle est adoptée à la majorité des deux tiers, mettant un terme anticipé au mandat du président, proche du Premier ministre d’extrême droite Viktor Orbán.

Une semaine plus tôt, la télévision et la radio publiques, jusque-là favorables au pouvoir, avaient interrompu momentanément leurs programmes pour diffuser, sur un écran noir, le message suivant : « Les médias de service public ne peuvent pas mentir. Nous vous demandons pardon de l’avoir fait pendant de longues années. »

La Hongrie semble tourner une page politique.

Budapest, 1956, le souvenir des chars soviétiques

Mais pour Patrick Communal, avocat orléanais, le nom de Budapest évoque d’abord un souvenir d’enfance qui le ramène soixante-dix ans en arrière, au grésillement d’une TSF dans le salon familial. Nous sommes en 1956. Il a sept ans et son père suit les reportages consacrés à l’insurrection hongroise.

« Je me souviens de cette TSF crachotante sur laquelle mon père écoutait les reportages en direct », raconte-t-il. L’enfant ne saisit pas encore tous les enjeux de cette révolte, mais il mesure la gravité des événements à travers les réactions de son père. Il le voit bouleversé par une répression soviétique « extrêmement brutale, extrêmement violente », et regretter que les États-Unis n’interviennent pas pour porter secours aux insurgés de Budapest. L’intervention tant espérée ne viendra jamais.

Entre les deux rives, le Danube continue de couler

Soixante-dix ans plus tard, les cyclistes de Ride Along Borders découvrent une capitale dont l’architecture conserve les fastes de l’ancien Empire austro-hongrois. Face au Parlement, une rue rend hommage à Imre Nagy. Patrick Communal ne peut s’empêcher de rapprocher cette image du présent : « D’un côté, nous avions le Parlement qui s’apprêtait à modifier la Constitution ; de l’autre, cette rue Imre Nagy », observe-t-il.

L’ancien Premier ministre hongrois avait soutenu l’insurrection de 1956 avant d’être arrêté par les Soviétiques, déporté en Roumanie puis exécuté en 1958. Longtemps enseveli dans une fosse commune, il est aujourd’hui considéré comme l’une des grandes figures de la liberté hongroise.

Une Hongrie entre deux générations

Mais derrière les symboles historiques et les grands bouleversements politiques, une autre Hongrie se dessine dans les conversations du quotidien.

Le soir, le groupe installe son campement au bord du Danube. Derrière les tentes se dresse un monument dédié aux soldats soviétiques. Thierry Communal, fils de Patrick, engage la conversation avec Zoltan, un Hongrois francophone rencontré sur place. L’homme leur offre une bouteille de son vin et raconte, sans détour, le pays dans lequel il vit.

Pour lui, le soutien dont Viktor Orbán a longtemps bénéficié s’explique en grande partie par un clivage entre générations. « Le vote Orbán, c’est surtout celui des anciens », estime-t-il. Beaucoup gardent la nostalgie d’une époque où les grandes usines faisaient vivre des régions entières et où le travail industriel occupait une place centrale dans la société hongroise : « Orbán a construit beaucoup d’usines, et cela plaît à ceux qui travaillaient en usines quand ils étaient jeunes », poursuit-il.

Mais cette politique industrielle ne suffit pas à retenir les nouvelles générations. « Les jeunes préfèrent l’Union européenne », explique Zoltan, pour qui le mot même d’« union » résonne différemment chez eux, après des décennies d’appartenance au bloc soviétique. Alors ils choisissent de partir travailler en Allemagne ou en Autriche, où les salaires sont deux à trois fois plus élevés, tandis que les usines installées en Hongrie recrutent désormais une main-d’œuvre venue d’Ukraine ou d’Asie.

Sur la question des migrations aussi, il décrit un fossé générationnel. « Les anciens sont plus réticents parce qu’ils ne côtoient pas les migrants. Les jeunes sont davantage habitués à la mixité », observe-t-il.

Une histoire qui refuse de disparaître

Pour Patrick Communal, cette proximité entre les symboles du passé et les décisions politiques du présent n’est pas un hasard. « Je crois qu’il existe une continuité dans les tragédies qu’a connues la Hongrie », observe-t-il. « Au fond, c’est toujours la question de la liberté qui revient. »

À ses yeux, les liens entre Viktor Orbán et Vladimir Poutine prolongent cette histoire tourmentée. « Ce sont des versions dégénérées et mafieuses de ce qu’a été la dictature stalinienne. Les staliniens se battaient au moins pour un idéal, sans doute dévoyé ; aujourd’hui, la logique est purement mafieuse », estime-t-il.

Pourtant, dans les rues de Budapest, au moment du passage des cyclistes, rien ne laisse apparaître une explosion de joie ou le sentiment d’une liberté retrouvée. « Les rues sont calmes ; les gens paraissent indifférents. L’atmosphère n’est pas celle que l’on observe parfois au lendemain de la chute d’un régime », observe Patrick Communal.

Les cyclistes quittent donc Budapest sans avoir assisté aux scènes de liesse que l’histoire associe parfois aux grands basculements politiques. Pourtant, en longeant le Danube, ils emportent avec eux un sentiment : « On ne peut pas douter qu’un jour, la jeunesse hongroise aspirera à retrouver pleinement sa liberté. »

La semaine prochaine, Ride Along Borders franchira de nouvelles frontières, dont celles de la Serbie et de la Macédoine du Nord, où les politiques migratoires mettent les réfugiés à rude épreuve. Malgré des papiers parfaitement en règle, Qais, l’un des cyclistes de l’aventure, s’est vu refuser l’entrée en Serbie et devra retrouver ses compagnons en Grèce par un autre itinéraire.

Après les étapes mémorielles de Sigmaringen et Mauthausen, les cyclistes de Ride Along Borders font halte à Budapest, une capitale où l’actualité politique fait écho à une longue histoire de conquête de la liberté – photo Thierry Communal


Plus d’infos autrement :

Ride Along Borders : sur les routes de la mémoire européenne

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  1. Merci Mag’Centre pour ce suivi de Ride Along Borders. De Sigmaringen à Mauthausen, en passant par la Hongrie, ce périple relie les mémoires d’hier aux exils d’aujourd’hui — un pédalage qui a vraiment du sens. Vivement Lesbos !

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