Alertes sur la scolarisation des enfants de Voyageurs dans notre Région

Passé plutôt inaperçu en juin dernier, le rapport de la commission nationale consultative des droits de l’homme attirait pourtant fortement l’attention sur les discriminations massives et le racisme qui frappent les Voyageurs, deux tiers des Français les percevant comme « à part ». Parallèlement, la loi RIPOST votée en juillet renforçait l’arsenal répressif pour accélérer les expulsions d’installations illicites de Voyageurs, alors même qu’un tiers des communes ne respectent toujours pas leurs obligations en matière d’aires d’accueil.

Une aire d’accueil des gens du voyage Wikipedia

Par Joséphine

Jouant de cette thématique « porteuse », Gabriel Attal désormais en campagne pour la présidentielle 2027, décidait de parader en août dans des campements illégaux de Voyageurs afin de mettre en scène son implacable fermeté. Et c’est après cette séquence estivale d’anti-tsiganisme décomplexé que s’est déroulée la rentrée scolaire, alors même que des professionnels de l’Éducation Nationale tirent la sonnette d’alarme depuis des mois sur la rapide dégradation de la prise en charge des enfants de Voyageurs.

Une histoire laborieuse

Théoriquement, les enfants de Voyageurs relèvent depuis 1881 des lois générales sur la scolarisation, sans dispositif spécifique hormis une législation des années 1910 actualisée à la fin des années 1960 qui portait sur le contrôle de la scolarité par des mesures répressives en cas d’absentéisme, via par exemple des suppressions d’allocations aux parents. Cela dit, dans les années 1970, on sort lentement du tout répressif avec la mise en place de quelques classes dites d’adaptation qui étaient prévues spécifiquement pour les enfants de Voyageurs.

Toujours dans les années 1970 puis surtout 1980, des associations et pédagogues-militants commencent à organiser des réseaux informels de scolarisation sur des campements, notamment par l’intermédiaire de camions-école, parfois avec des aides financières de l’Éducation Nationale. Mais c’est surtout à partir des lois Besson de 2000 qui obligent les communes et les départements à structurer l’accueil des populations non-sédentaires puis avec les lois de 2002 et 2012 portant sur la scolarisation de enfants de Voyageurs que la situation connaît indéniablement une amélioration. La prise en compte des spécificités des Voyageurs, l’arrêt des politiques purement répressives ou de contrôle ainsi que la création d’un centre national spécialisé avec des antennes académiques – les CASNAV – vont changer notablement l’approche des pouvoirs publics. Les principes de base ? Lutter contre la déscolarisation, faire vivre la philosophie de l’inclusion en intégrant ces élèves dans les classes ordinaires pour éviter de reproduire les ghettos scolaires des classes d’adaptation et puis essayer de trouver un juste équilibre entre « adaptation de l’école à ces enfants et adaptation de ces enfants à l’école », selon la formule consacrée.

Malgré cela, encore aujourd’hui, 35% des enfants de Voyageurs ne sont pas encore scolarisés à 6 ans et seuls 15% obtiendront un diplôme, contre 90% de la population générale… « Quand on sait que le diplôme est un déterminant majeur pour décrocher un CDI, difficile dans ces conditions de sortir de la précarité, de la pauvreté et du travail au noir, difficile aussi de défendre l’idée d’une école qui permet une relative promotion sociale quand une grande majorité des enfants de Voyageurs s’arrête au cours du collège », rappelle un professeur qui travaille avec ce public.

Des services spécialisés exsangues

Pour mener à bien les objectifs scolaires concernant les enfants de Voyageurs, chaque Académie compte donc un petit service géré par le CASNAV et dans chaque département, un Inspecteur suit spécifiquement ces questions et coordonne les actions en s’appuyant sur un réseau de quelques professeurs spécialisés. Ces derniers s’occupent de rencontrer les familles itinérantes, de les accompagner dans les démarches administratives, de prendre en charge ponctuellement des élèves dans les établissements, de gérer le lien avec les nombreux interlocuteurs (assistance sociale, communes, Éducation Nationale, conseils départementaux et communautés de communes….) et de fournir ressources et appui aux professeurs qui ont ces enfants dans leurs classes. Vaste tâche menée par exemple en Indre-et-Loire par six personnes à temps plein en ce qui concerne l’enseignement primaire, chacune prenant en charge le suivi de 100 à 150 enfants. Et huit autres professeurs disposent de quelques heures spécifiquement dédiées aux enfants de Voyageurs dans des collèges.

Ça, ce sont les principes, mais en réalité, depuis 2022 la situation se dégrade, l’éducation adaptée ayant largement fait l’objet d’économies votées par les macronistes et leurs alliés des droites, dans un contexte d’austérité budgétaire et de course à l’échalote avec le RN qui surfe depuis longtemps sur l’anti-tsiganisme latent. Économies ensuite volontiers validées au Ministère puis transposées sur le terrain, les publics en difficulté scolaire attirant bien moins l’attention que des classes de centre-ville sans professeur ou menacées de fermeture et qui peuvent compter sur des parents qui savent se mobiliser, médiatiser des actions et activer leurs réseaux auprès des élus pour obtenir une petite rallonge.

« Stéréotypes et communautarisme »

Résultat ? En Indre-et-Loire, il n’y a plus d’Inspecteur en charge de la scolarisation des enfants de Voyageurs, chaque Inspecteur de circonscription a récupéré le dossier, parmi les dizaines d’autres à traiter, alourdissant encore la charge de travail délirante de ces cadres intermédiaires de l’Éducation Nationale. Les professeurs référents dans le primaire, eux, sont progressivement mis sur la touche, n’étant plus invités à certaines réunions, alors que l’institution tente de transformer leurs missions afin de les éloigner du contact avec les familles, par exemple en leur demandant de ne plus se rendre sur les campements, la balle étant renvoyée aux collectivités en charge de la gestion des aires d’accueil.

Cette situation se retrouve d’ailleurs dans d’autres départements de l’académie, comme en témoigne un bon connaisseur des problématiques des Voyageurs : « l’interdiction faite aux personnels de l’Éducation nationale de se rendre sur les aires car ce ne serait pas dans leurs missions a eu plein d’effets pervers. Les familles perdent leur confiance en l’institution et certaines se mettent à faire ce qu’elles veulent, n’envoyant plus leurs enfants à l’école. En face, des établissements ne signalent plus les absences, histoire d’avoir la paix, rompant le principe d’équité dans le traitement des élèves. Tout ça, ça ne fait que renforcer les stéréotypes et le communautarisme. Au final, le nombre d’enfants de Voyageurs qui vont au collège baisse, ils essayent de faire le CNED mais les autorisations pour scolariser à domicile sont difficiles à obtenir et la réussite est quasiment nulle »

Pas de ça chez nous

Certains pointent aussi la multiplication de cas où les services des mairies ou communautés de communes font preuve de mauvaise volonté lors de l’inscription à l’école primaire des enfants de Voyageurs. Ainsi, des témoins de l’est tourangeau affirment « qu’on demande aux familles des papiers inutiles ou on refuse l’inscription pour un défaut de document, ce qui est contraire aux principes de base. On les oriente vers une autre commune, on traîne des pieds pour répondre ou étudier le dossier, on recommande parfois d’aller sur une autre aire d’accueil car l’école à côté serait meilleure, ou alors on assure aux familles de Voyageurs que si la commune n’a pas d’aire elle n’a pas à scolariser leurs enfants – ce qui est faux – ». A telle enseigne que « certaines familles laissent une caravane vide sur une aire tout l’été pour être sûrs d’avoir une inscription à l’école à la rentrée après un été d’itinérance », confirme une travailleuse sociale.

La raison de ces comportements ? « Les enfants de Voyageurs ont mauvaise réputation. Ils effrayent parfois les autres familles et certains maires préfèrent jouer l’obstruction plutôt que de les accueillir et avoir ensuite à gérer les commentaires des parents, voire des départs vers l’enseignement privé. Dans certaines communes, on va même jusqu’à vouloir fermer une aire ou arrêter de signer des conventions d’occupation avec des familles, histoire d’éviter les fameux « appels d’air » et la venue d’autres Voyageurs. En fait, pas mal de maires ne se rendent pas sur les campements et ne veulent pas discuter avec les occupants, alors ça peut monter en tension, des fois juste par manque de communication » analyse un militant de la gauche tourangelle. Parfois, on assiste même à des discriminations qui s’ignorent, par exemple quand en septembre 2024 la Mairie de Chartres a décalé la rentrée des enfants de Voyageurs d’une semaine par rapport aux autres élèves. Des raisons pratiques et administratives ont alors été avancées, sans aucune prise en compte de l’effet de stigmatisation ou du sentiment d’exclusion pour des petits qui n’ont pas pu partager avec leurs camarades le jour de la rentrée.

Misères du collège

D’autres fois, c’est l’institution elle-même, trop bureaucratique, qui torpille les dispositifs. Dans le Loir-et-Cher, avec des financements de bric et de broc et la bonne volonté de quelques professeurs motivés, le seul collège du département qui accueille des enfants de Voyageurs avait monté un dispositif qui fonctionnait plutôt bien et qu’on retrouve aussi ailleurs – les « classes manouche » dans le jargon –. Horaires adaptés, salle dédiée, moments d’inclusion dans les classes ordinaires et confiance instaurée avec les familles grâce à la venue régulière de profs référents sur les aires d’accueil avaient permis de construire une expérimentation assez satisfaisante. Sauf que le projet n’était pas dans les clous de la philosophie de l’École inclusive et en 2024, le dispositif a été démantelé : les moyens spécifiques alloués ont baissé et le poste de coordinateur a été supprimé, éliminant la figure de l’interlocuteur bien identifié par les parents. Et logiquement, la fréquentation de l’établissement par les enfants de Voyageurs a fortement baissé.

« Je sais que la question de l’inclusion est très politique et que les classes adaptées peuvent avoir des effets pervers et ne sont pas pleinement satisfaisantes sur le principe, mais avec si peu d’argent, quelques collègues volontaires qui suivent une formation de six heures via le CASNAV, sans matériel adapté et avec le niveau très faible de certains élèves Voyageurs qui ont peu les codes scolaires, comment faire ? Dans certains collèges, ces élèves sont mis dans des classes ordinaires sans avoir le niveau et finissent souvent soit par abandonner, soit par mettre le bazar, si bien qu’ils sont envoyés en salle d’étude et sont gérés par des surveillants non formés et débordés, du coup ça se termine parfois par des conseils de discipline et des exclusions. Ça c’est de l’inclusion, hein ?!(…) Ce qui marche, avec nos moyens, c’est la souplesse dans le cadre, le travail d’équipe avec tous les acteurs, prendre le temps d’établir un lien de confiance surtout avec les mamans. Il faut s’inscrire dans le long terme et savoir mesurer les petits victoires. Il y a encore quelques années, presque tous nos élèves Voyageurs quittaient le collège en sachant lire, écrire et compter » analyse un professeur assez amer du traitement institutionnel de son travail et de ses élèves.

Du reste, l’administration de l’Éducation Nationale est d’autant plus rigide que plusieurs directions départementales fonctionnent en mode dit dégradé, c’est à dire en sous-effectif chronique. Les procédures d’inscription des élèves souffrent aussi d’inertie et il faut que les familles de Voyageurs et les travailleurs sociaux insistent lourdement pour que les enfants soient enregistrés, le phénomène ayant empiré avec la généralisation de la dématérialisation administrative puisque certaines familles en caravane n’ont pas accès à Internet, d’autres ont parfois juste des difficultés avec l’écrit.

Douceur tourangelle ?

Ce contexte, on l’observe également dans des écoles primaires en Indre-et-Loire : « on se retrouve de plus en plus avec des classes très hétérogènes à devoir gérer plusieurs niveaux en même temps, avec des élèves allophones qui ne maîtrisent pas le français, des enfants avec des troubles dys- qui ont parfois, mais pas tout le temps, un accompagnateur avec eux, ainsi que des enfants de Voyageurs. Tout ça sans formation spécifique et pour 2 000 euros par mois en début de carrière. Et c’est sans parler des tâches administratives et des réunions qui se multiplient avec l’obligation de produire des Plans Personnalisés de Réussite Éducative pour tous les élèves à besoins spécifiques dans nos classes. Parfois, ça concerne une dizaine de gamins par classe ! » témoigne une professeure des écoles de l’est tourangeau.

« Deux classes spécialisées pour les enfants Voyageurs ont été supprimées dans le 37 et on sent aussi des consignes pour être davantage dans le contrôle et la sanction. On demande de signaler les absentéistes et des parents Voyageurs nous ont confié avoir eu des amendes de 135 euros pour défaut de scolarisation, d’autres ont été l’objet de signalements à la CAF voire carrément à l’Aide Sociale à l’Enfance. Le système devient plus rigide et on veut faire rentrer toute la diversité des élèves dans la scolarité de droit commun, et ceux qui ne rentrent pas dans le cadre, bye ! Et c’est sans compter sur les petites mesquineries… dans ma commune par exemple, la Mairie alloue à l’école 30 euros par enfant scolarisé pour l’année, mais uniquement pour ceux inscrits au 1er septembre, ceux arrivés après, souvent des Voyageurs, bah tant pis ! Et au final, ça fait moins de sous pour le matériel ou les sorties pour tous les élèves » soupire un collègue de la même école. « C’est clair, beaucoup d’élèves Voyageurs sont invisibilisés dans les effectifs et sont désormais dispatchés dans plein d’écoles, inclus dans les classes mais sans aide spécifique. Ça va être difficile d’avoir une vue d’ensemble sur les effets de cette dégradation de la politique scolaire, mais c’est pas bon du tout » confirme un responsable syndical enseignant du 37.

Quelle indignité

Interrogé, un Voyageur du sud de la Touraine apporte quelques nuances : « moi j’ai bien vu que depuis les années 2000, la situation s’est améliorée dans le coin. Avant il y avait une classe pour voyageurs mais peu de familles y envoyaient leurs enfants. Maintenant ils sont mélangés aux autres enfants et presque tous les gens de l’aire où je stationne y ont inscrit leurs petits. L’école est très bien, franchement, les professeurs font du bon boulot. Le vrai souci ici c’est qu’il n’y a pas assez de places pour tout le monde sur les aires parce que le Département ne respecte pas du tout ses obligations, certaines familles se déplacent pas mal ou se retrouvent sur des campements illégaux et là c’est plus difficile d’obtenir un certificat qui permet d’avoir une place à l’école. Il n’y a pas assez de dialogue avec la mairie ou la préfecture, on est obligés de se débrouiller seuls. Moi ça va j’ai arrêté l’école presque avec le Bac alors je peux aider mes enfants à faire les devoirs et je m’occupe de l’administratif, mais toutes les familles ne sont pas capables de le faire ».

Car toute la problématique scolaire des Voyageurs est aussi à mettre en relation avec l’état des aires d’accueil, globalement insalubres, situées dans des endroits indignes () et toujours enclavées et mal desservies par les transports en commun, rendant les trajets domicile-école très compliqués, expliquant aussi une présence des familles en pointillé sur une commune car elles partent ailleurs dès qu’une meilleure occasion de campement se présente à elles. Des travailleurs du social dans l’Eure-et-Loir évoquent carrément des aires « véritables bidonvilles de campagne », à Auneau par exemple, « avec des Voyageurs paupérisés qui vivent à côté d’une décharge sauvage, au milieu des rats, avec quelques toilettes de chantier pour des dizaines de personnes ». Ou à Maintenon où l’aire est perdue dans les bois et jouxte des campements sauvages sans toilettes.

Il y a aussi bien d’autres « trous dans la raquette de la scolarisation », comme le confesse un professeur des écoles : par exemple la problématique des Voyageurs qui vivent sur des terrains dont ils sont propriétaires et qui sont mal identifiés par les services de l’Éducation Nationale, ou alors les familles qui vivent sur des campements de fortune non repérés – c’est le cas pour des dizaines d’enfants dans le Lochois selon certaines estimations –. « Les institutions connaissent mal la complexité des situations, les tensions entre familles qui peuvent aboutir à des départs d’une aire et à une rupture de scolarité ; les cas d’expulsions d’une aire car le papa ou le grand frère ont commis un délit, mais avec des effets très concrets sur la scolarité des petits ; les exemples d’aires fermées sur un temps scolaire pour des réfections ou de l’entretien, obligeant les familles à partir et à changer d’école… » éclaire un professionnel au contact des Voyageurs. « Ces cas ne sont pas du tout majoritaires, mais apporter pour seule solution la menace d’une amende en cas d’absentéisme de l’élève, qui peut penser que ça va régler quoi que ce soit ? » poursuit-il.

« Et pendant ce temps, plutôt que de travailler au schéma directeur d’accueil qui est pourtant sa compétence mais qui est défaillant, le Conseil Départemental d’Indre-et-Loire met en place des contrats d’engagement réciproque, conditionnant le versement du RSA à des parents Voyageurs par l’inscription de leurs enfants à l’école (…) On sabote le travail des gens du terrain, les décisions sont prises sans nous consulter, par des technocrates qui croient tout savoir et qui pensent surtout à leur carrière en validant des budgets irréalistes. On est noyés de mails et de démarches, avec le sentiment d’être méprisés et considérés finalement comme des tire au flanc », s’énerve un autre travailleur social. « En Eure-et-Loir on se conforme peu à peu à la loi. A Auneau six logements à destination de Voyageurs sont en train d’être construits et Chartres est dans les clous. Bon, c’est vrai que dans le coin de Dreux, il y a un problème », éclaire un autre professionnel

On le voit, des vents mauvais soufflent sur les principes de base de l’école pour toutes et tous. Et à quelques mois de l’élection présidentielle qui verra peut-être l’extrême-droite victorieuse, il y a vraiment de quoi s’inquiéter pour les droits des populations marginalisées et victimes de discriminations et de discours de haine, droits déjà en recul depuis 10 ans.

 

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