Vents contraires sur l’Europe

À trois semaines des élections européennes, l’actualité récente souffle le chaud et le froid sur le scrutin et cette étrange campagne rétrécie entre les annonces présidentielles pour clore le « Grand débat », l’éternisation du Brexit, ce nouveau « jour sans fin », le cahin-caha du couple franco-allemand, à bout de souffle, et la « renaissance » de la relation franco-italienne en val de Loire. 

Pierre Allorant

Tramontane d’Italie

Comment Emmanuel Macron, ce petit Prince qui aime les arts et qui a choisi le décor somptueux de Chambord pour fêter ses 40 ans, aurait-il pu passer à côté de l’instrumentalisation politique des 500 ans de la mort de Léonard de Vinci ? Alors que sa liste, « Renaissance », semble surtout porter ce titre pour incarner la nature de Phénix de Nathalie Loiseau, qui tente de renaître de ses cendres à chaque nouvelle polémique ou déclaration maladroite, d’une présence malencontreuse sur une liste étudiante d’extrême-droite à Sciences Po à sa situation de « romanichelle » (sic) à l’ENA, le président de la République tente de replacer le débat à son niveau adéquat, celui de la lutte entre le « rêve » européen de croisement des cultures et des parcours et le cauchemar de murs populistes à nouveau dressés entre les peuples et les jeunesses.

Sergio Mattarella

À ce titre, l’invitation faite au président centriste Mattarella, pour mieux snober le tandem Luigi Di Maio-Matteo Salvini, est apparu comme ce qu’il était : une habile manœuvre de contournement, utile pour rappeler l’amitié et le rôle fondateur de l’Italie dans la construction européenne, mais pas suffisant pour faire oublier tensions, insultes et sentiment désabusé d’une majorité d’Italiens déçus de l’Union d’aujourd’hui. En définitive, le génial Léonardo ne serait-il pas d’abord perçu de nos jours comme un travail détaché venant fausser les appels d’offre et concurrencer déloyalement ses collègues français ? Bref, loin de la géniale vis aérienne conçue par de Vinci, et rebâtie conjointement par les étudiants de Florence et de Polytech Orléans, le vice présent de la méfiance et du chacun pour soi. Des guerres d’Italie, parfois picrocholines, aux querelles d’Allemands, il n’y a qu’un pas, celui qu’auraient aisément franchi au XVIe s. juristes de Bologne et étudiants de la « nation germanique » pour venir suivre les enseignements de droit de l’école d’Orléans.

Querelles d’Allemands

Emmanuel Macron à Chambord le 2 mai 2019

Pour Emmanuel Macron, la rencontre itinérante d’Amboise à Chambord en passant par le Clos-Lucé – que de lieux de mémoires en Centre-Val de Loire ! – a sans doute également pour objectif de sortir du face-à-face souvent pesant et récemment improductif avec l’Allemagne plongée en 2019 à la fois dans une fin de règne de la chancelière Merkel et dans un ralentissement économique inquiétant pour tout le continent. Louangé avec soulagement lors de son élection puis salué pour l’ambition et le courage de ses propositions de relance de l’Europe, Emmanuel Macron n’a en définitive rien obtenu d’outre-Rhin, excepté, à l’instar de ses prédécesseurs, un silence bienveillant sur le dépassement de ses dépenses budgétaires, crise des « gilets jaunes » oblige. Et comme Sarkozy et Hollande avant lui, il semble en être venu à la conclusion que, du moins jusqu’au départ annoncé de la chancelière venue de l’Est, le salut face à l’offensive réactionnaire et nationaliste menée par Viktor Orban et consorts viendra de l’appui d’autres gouvernements, au premier rang desquels celui de l’Espagne.

Vent de Sirocco remonté d’Espagne. Le soleil se lève au Sud

Car dans le tableau gris qu’est le paysage politique européen depuis 2016, en réalité depuis la terrible déflagration financière de 2008 et ses conséquences délétères sur la jeunesse et sur l’emploi, donc sur l’espoir, la vraie bonne nouvelle nous vient d’outre-Pyrénées. Non pas, bien entendu, la résurrection de l’extrême-droite franquiste, cette « Vox » d’outre-tombe entrée au Parlement des Cortès comme d’autres entrent en guerre de religion, de préférence à la « Valle de los caidos », près de leur caudillo, en un sanglant passé exhumé. Mais seuls les naïfs pouvaient croire que ce courant avait disparu au sein des eaux parfois troubles du Parti Popular, désormais démembré de son aile droite et de ses centristes partis à Ciudadanos.

Non, la bonne nouvelle est que le débat politique en Europe pourrait revenir sur les questions sociales et économiques, sur la distribution de la valeur ajoutée et des fruits de la croissance entre capital et travail, sur le niveau optimum d’intervention de l’Etat, sur les échelles pertinentes d’administration, en sortant de l’hystérie et de l’anathème qui ont culminé lors de la tragicomédie catalane et la crème, brûlée et renversée, de ses deux principaux acteurs, pitoyables et caricaturaux, l’espagnoliste radical Rajoy, à la tête d’un parti corrompu, et l’autoproclamé père de l’indépendance, Carles Puigdemont.

À rebours, Pedro Sanchez, revenu de très loin et contre toutes les baronies socialistes, incarne l’espoir d’une voie social-démocrate en Europe, avec un parfum de « gauche plurielle » soutenue par les autonomistes les moins va-t-en-guerre.

« Nous finirons ensemble » : le Brexit dur n’aura pas lieu

Theresa May

Au nord de ce cap de Bonne Espérance démocratique, et pour seulement emprunter le titre du dernier opuscule du cavalier du Bassin d’Arcachon, revenons au Brexit, que l’on finirait par oublier, tant le ridicule, s’il ne tue pas, lasse. De démissions en ruptures, il ne restera bientôt plus du cabinet de Mme May que la première ministre elle-même qui, devant ce nouveau type de « cabinet fantôme », n’en pourra mais. Pour notre plus grand bonheur, nous pourrons toujours nous consoler avec la dernière aventure d’Ubu roi au Parlement européen : la vraie-fausse élection des députés britanniques aux sièges déjà réattribués, mais qui siègeront bien, du moins le temps que les Britanniques se décident, soit à divorcer entre eux – Ecossais, Irlandais, rejoignez à nouveau nos rangs ! – soit à se prendre enfin par la Manche pour se décider à rompre les ponts. Comme aurait dit le grand William Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien ! Du vent !

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