Une traversée du regard avec Maya Deren

Entre danse, théâtre et cinéma, la pièce Maya Deren, programmée par le CDNO au Théâtre d’Orléans, propose une expérience troublante du regard. En partant d’un clip pop iconique pour remonter aux origines de la vidéodanse, Daphné Biiga Nwanak et Baudouin Woehl inventent une forme hybride, à la fois ludique et réflexive, où le spectateur est constamment mis à l’épreuve de sa propre perception.

Anna Chirescu interprète la chorégraphie du clip vidéo Single Ladies de Beyoncé face à un spectateur choisi dans le public. Crédit : Albane Durand-Viel.

 

Par Charlotte Guillois.


La pièce s’ouvre sur une performance aussi inattendue qu’efficace : Anna Chirescu investit la scène sur Single Ladies de Beyoncé. L’énergie est immédiate, presque contagieuse. Cette entrée en matière pop, rythmée et pleine de peps, capte l’attention tout en installant un jeu de décalages. La danse, d’abord fidèle, se dérègle peu à peu : ralentie à l’extrême, puis rejouée selon des codes de séduction médiévaux, elle devient étrange, presque absurde.

Ce choix n’est pas anodin. Comme l’expliquent les metteurs en scène, « tout commence avec cette performance dont le principe est de décomposer et recomposer le clip vidéo Single Ladies ». Ce geste de fragmentation constitue déjà une porte d’entrée vers l’univers de Maya Deren, pionnière du cinéma expérimental.

Ainsi, dès cette première partie, la pièce opère un glissement : du divertissement pop à une réflexion sur le regard, le montage et la perception.

Devenir caméra : le corps comme dispositif de vision

La deuxième partie introduit Véra, incarnée par Daphné Biiga Nwanak, dont la trajectoire narrative donne corps aux théories de Maya Deren. Larguée par son compagnon, elle hérite d’un essai sur le cinéma des années 1940. Ce point de départ fictionnel permet d’éviter l’écueil de la conférence didactique, un choix revendiqué par les metteurs en scène : « Difficile de transmettre un tel matériau théorique sans tomber dans une conférence, ce que nous ne voulions surtout pas. »

À mesure que Véra s’approprie ces écrits, son corps se transforme. Elle devient caméra : regard fixe, déplacements saccadés, mouvements mécaniques évoquant un trépied ou un robot. Le dispositif scénique joue alors avec les codes du cinéma – gros plans, plans-séquence – transposés dans l’espace théâtral. Le spectateur est directement impliqué : Véra scrute, décrit, cible des personnes dans le public, créant des moments à la fois comiques et inconfortables.

Cette interaction met en lumière une idée centrale : voir n’est jamais neutre. Comme le suggère le personnage, nous ne percevons jamais une scène de la même manière, car nous ne l’observons pas depuis le même point de vue. La pièce rejoint ici une réflexion plus large sur la subjectivité du regard, en écho à l’héritage théorique de Maya Deren.

Daphné Biiga Nwanak et Baudouin Woehl résument cette démarche ainsi : « Notre adaptation a donc consisté à traduire de la théorie très complexe en une fiction à transformer », donnant naissance à Véra, jeune femme qui se métamorphose petit à petit en caméra.

Véra, alias Daphné Biiga Nwanak, devient caméra. Crédit : Albane Durand-Viel.

Une expérience collective du regard

Dans la dernière partie, les frontières entre scène et salle se brouillent davantage. Les interprètes circulent, disparaissent, réapparaissent, tandis que la parole se déplace et que le regard devient collectif. Le spectacle ne cherche plus seulement à montrer, mais à faire vivre une expérience : celle de voir ensemble, tout en prenant conscience de nos divergences perceptives.

Ce caractère interdisciplinaire est pleinement assumé. Les metteurs en scène expliquent que ce qui les intéresse, c’est de chercher de nouveaux moyens d’expression. Théâtre, danse et cinéma sont ainsi « tordus », hybridés, réinventés pour produire une forme inédite.

Si certaines transitions peuvent sembler plus floues ou moins structurées, l’ensemble reste porté par une inventivité constante et un véritable sens du jeu, notamment dans les moments d’interaction avec le public. La performance de Daphné Biiga Nwanak, en Véra, se distingue particulièrement par sa capacité à naviguer entre humour, malaise et réflexion.

Au final, Maya Deren ne se contente pas de rendre hommage à une figure oubliée, mais propose une véritable exploration de ce que signifie voir. Une question simple en apparence, mais que le spectacle rend profondément instable, mouvante, et résolument vivante.

« Maya Deren »

De Daphné Biiga Nwanak et Baudouin Woehl

Au Théâtre d’Orléans

Dernière représentation ce jeudi 30 avril à 20h30.

Billetterie ICI.


Plus d’infos autrement :

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