Montargis : autopsie d’un déclassement

Ancien maire communiste de Montargis (1997-2001), arrivé en 1967 comme cheminot et élu dès 1977 aux côtés de Max Nublat (PCF), Jacques Reboul porte un regard sans détour sur l’évolution de la ville. Il décrit un déclassement progressif, qu’il attribue à des choix économiques et politiques accumulés sur plusieurs décennies.
 

À Montargis, l’ancienne Banque de France (à droite) reconvertie en logements incarne le lent effacement des services publics dans la ville centre – photo Izabel Tognarelli


Par Izabel Tognarelli.


« Le Montargis que j’ai connu dans les années 1970 était une ville en pleine transformation », rappelle Jacques Reboul. Portée par les grands programmes de logements des décennies précédentes, la ville gagnait alors des habitants et attirait une population jeune. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de 18 000 habitants dans les années 1970, contre 14 825 aujourd’hui. « C’étaient des jeunes couples, souvent ouvriers ou employés, avec une vraie diversité sociale. Cette diversité changeait complètement l’ambiance de la ville. »

Mais dès la fin des années 1970, un premier basculement s’opère. L’accession à la propriété en périphérie vide progressivement la ville-centre au profit d’Amilly, Châlette-sur-Loing ou Villemandeur. « La population de ces communes a augmenté pendant que celle de Montargis diminuait. » Un phénomène classique, mais dont les effets se cumulent avec une autre évolution : le vieillissement de la population restée sur place.

Désindustrialisation et fragilisation sociale

Parallèlement, le socle industriel du Montargois se fissure. « À partir du milieu des années 1970, les entreprises ont commencé à licencier puis à fermer. » Jacques Reboul rappelle que l’usine Hutchinson de Châlette-sur-Loing est passée de 5 000 ouvriers dans les années 60 à environ 1 000 salariés actuellement. De multiples sites industriels ont aujourd’hui disparu. « L’appauvrissement des couches populaires a été énorme, et il continue. »

À cette désindustrialisation s’ajoute un phénomène plus diffus mais tout aussi déstructurant : la disparition progressive des commerces de centre-ville, au profit des zones périphériques.

La fermeture de l’EAT : « un choc dont la ville ne s’est jamais relevée »

Mais pour l’ancien maire, la fermeture de l’École d’application des transmissions (EAT) dans les années 1990 est l’événement qui surpasse tous les autres, un véritable coup de massue.

L’établissement représentait alors bien plus qu’un site militaire : « C’était environ un millier de personnes, sans compter les familles. 200 à 250 foyers, installés durablement, impliqués dans la vie locale. » Parents d’élèves, encadrants associatifs, acteurs du tissu sportif et culturel : leur présence irriguait toute la ville. « Je ne suis pas militariste, mais je fais ce constat : tant qu’ils étaient là, Montargis était une autre ville. »

Au milieu des années 1990, le gouvernement d’Édouard Balladur décide de dissoudre l’EAT, avec une fermeture effective au début des années 2000. Tous les personnels sont partis en quelques années, emportant avec eux une part importante de la vie sociale locale.

Jacques Reboul insiste sur ce qu’il considère comme une faute politique majeure : « L’impact n’a jamais été mesuré. Ni sur la démographie, ni sur la vie associative, ni sur l’économie locale. » Le remplacement temporaire par une école de gendarmerie n’a, selon lui, jamais compensé la perte : « Le nombre d’élèves n’était pas le même et ils savaient qu’ils ne restaient pas très longtemps. » Sa conclusion est sans appel : « De ce coup-là, Montargis ne s’est jamais relevé. »

À Montargis, la caserne Gudin, ex-site de l’École d’application des transmissions, témoigne des conséquences durables du départ des militaires sur la ville – photo Izabel Tognarelli

Services publics et sentiment de relégation

À ce choc s’ajoute, dans les années suivantes, une érosion continue des services publics, souvent recentrés vers Orléans, notamment la Banque de France et les douanes, tandis que les menaces pèsent toujours sur d’autres services, comme partout en France.

Le constat est le même pour les infrastructures : la disparition de la ligne SNCF vers Orléans symbolise, pour Jacques Reboul, un abandon progressif des services publics. « Peut-être n’était-elle pas très fréquentée, mais cela faisait partie de ces voies de communication qui desservaient le territoire et rendaient service aux habitants ».

Ce sentiment de relégation est accentué par la position géographique de Montargis, à l’écart de l’axe ligérien qui structure la région Centre-Val de Loire. « Quand on parle de Montargis, on parle de l’autre bout du monde », résume-t-il, non sans ironie.

Une ville plus pauvre et plus inégalitaire

Résultat, une ville qui perd des habitants, mais aussi sa cohésion sociale. « Aujourd’hui, beaucoup de logements sont occupés par une seule personne là où il y en avait plusieurs. » Et les inégalités se creusent : « Vous avez des gens très pauvres qui côtoient des personnes avec un bon patrimoine. »

Au-delà des chiffres, Jacques Reboul pointe une rupture plus profonde, presque morale. « Dans les années 1970, il y avait un espoir. Aujourd’hui, l’avenir est sombre. » Moins de mobilisation, moins de participation électorale, moins de perspectives : « Je crains que nous n’ayons pas encore touché le fond. »

Son diagnostic est sévère, mais argumenté : pour l’ancien maire, le déclassement de Montargis n’est pas une fatalité isolée, mais le symptôme d’un affaiblissement plus large des villes moyennes, prises en étau entre métropolisation et retrait de l’État.


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