L’affaire Mis et Thiennot : terminus Bordeaux

Douche froide pour les Berrichons présents à la Cour de cassation. L’avocat général Bougy ne voit aucun élément depuis le procès de Bordeaux susceptible de remettre en cause la culpabilité de Mis et Thiennot. Délibéré le 2 juillet.
 

Les avocats de la défense, Pierre-Emmanuel Blard (à droite) et Jean-Pierre Mignard, qui ont soutenu les intérêts des héritiers de Gabriel Thiennot et Raymond Mis. Photo PB


Impressions d’audience par Pierre Belsoeur.


Le comité de soutien de Raymond Mis et Gabriel Thiennot n’était pas le bienvenu à la Cour de cassation en ce jeudi 11 juin 2026. C’est un euphémisme. Ce qui représentait un jugement pour l’histoire, côté berrichon, n’était pour les magistrats parisiens qu’une audience comme les autres. Un entre-soi entre les requérants et leurs avocats face aux treize magistrats de la cour de révision. Treize magistrats confortablement installés dans un espace de cent trente mètres carrés apercevant à l’autre bout de la majestueuse salle d’audience les têtes d’une trentaine de personnes entassées derrière le prétoire. Autant dire qu’en retirant les places occupées par les journalistes accrédités et les représentants de la partie civile, il ne restait guère plus de quinze places pour la quarantaine de membres du comité de soutien qui avaient pris le bus à quatre heures du matin (et prévenu de leur venue) pour assister à l’audience. À eux d’organiser une rotation pour assister à tour de rôle aux débats.
 

L’espace réservé au public… Photo PB

La partie civile sort l’artillerie lourde

Autant en Berry il s’est créé, au fil du temps, un récit majeur sur l’innocence de Mis et Thiennot, – et Gil Avérous est venu expliquer pourquoi trente communes de l’Indre et du Cher, dont la sienne, ont attribué aux deux chasseurs un espace à leur souvenir –, autant à Paris la partie civile représentant les intérêts des descendants du garde-chasse Boistard a donné de la voix. Pour l’avocat honoraire Gilles Antonowicz et le policier à la retraite Jean-Louis Vincent, tous deux auteurs d’un ouvrage sur l’affaire, le doute n’existe pas. Leurs interventions en forme de plaidoiries ouvraient la voie à celle de Me Saint-Pierre.

Partie civile. Accusation et défense sont d’accord sur deux points : il y a bien eu un homme tué par balles le 29 décembre 1946 (même si l’autopsie bâclée n’a pas permis de déterminer l’heure de la mort du garde Boistard) et sans Léandre Boizeau, il n’y aurait jamais eu d’audience de révision du procès de Mis et Thiennot. Car l’écrivain berrichon est au cœur des débats. Pour l’accusation et la partie civile, il est le créateur du « mythe » de l’innocence des deux chasseurs. Pour la défense, on lui doit l’énorme travail d’enquête qui a mis à jour les failles du dossier.
 

Thierry Thiennot, entouré de Marinette, Simon et Léandre Boizeau. Photo PB

 
Depuis les années 50 dans la Brenne, la condamnation de Mis et Thiennot était vécue comme une injustice, mais il a fallu que Boizeau prenne connaissance du dossier sur lequel trois présidents de cour d’assises se sont appuyés pour faire condamner les deux hommes, et que le doute prenne une forme plus juridique.

Les deux parties sont indirectement d’accord sur un troisième point : qui peuvent être les meurtriers sinon Mis et Thiennot ? Il aurait peut-être fallu explorer d’autres pistes, déplore la défense, mais on a estimé d’entrée que c’était eux et on a tout fait pour les faire avouer.

L’avocat général veut fermer la porte

Une audience en révision n’a rien à voir avec un procès d’assises où la plaidoirie de la défense intervient juste avant la clôture des débats. Là c’est l’avocat général qui parle en dernier. Me Mignard et Blard ont donc argumenté, à la reprise des débats l’après-midi, pour contrer les arguments de la partie civile. Le premier insistant sur le nombre de pièces qui devaient être écartées du dossier suite aux décisions des 3 octobre 2023 et 19 février 2026, décrétant que les conditions dans lesquelles avaient été arrachés les aveux des condamnés ouvraient droit à une audience de révision. « Tous les actes sont viciés, le procureur et le magistrat instructeur sous la responsabilité duquel agissent les enquêteurs n’ont pas joué leur rôle. »

Me Blard insiste sur le fait que pendant toute la durée de la garde à vue, les enquêteurs se sont acharnés à faire avouer les prévenus et n’ont procédé à aucune investigation complémentaire. Si l’on écarte les PV d’aveux obtenus sous la torture, ne reste dans le dossier que le témoignage d’Albert Nicéron qui aurait été témoin du crime mais a livré sept versions différentes. Nicéron a l’âge mental d’un enfant de sept ans.

L’avocat général Bougy débute son réquisitoire en affirmant que l’émotion de toute une région ne peut pas servir de preuve, manifestement agacé par la présence du comité de soutien autour de Thierry Thiennot. Le magistrat estime que l’on ne peut pas juger le travail des enquêteurs à la lumière des connaissances scientifiques actuelles. Pour le défenseur de l’institution judiciaire, Léandre Boizeau a construit un récit innocentant Mis et Thiennot. Or, selon lui, les deux chasseurs ont eu droit à un procès équitable, défendus par de grands avocats. Ils ont été condamnés trois fois. Alors certes la façon dont ont été obtenus les aveux a été un peu rugueuse, mais cela n’enlève rien à leur culpabilité. Il demande donc aux magistrats de la Cour de cassation de confirmer le jugement de la cour d’assises de Bordeaux, les déclarant coupables.

Appelés à prendre la parole une dernière fois, les avocats de la défense n’ont pas souhaité s’exprimer. Quant à Me Saint-Pierre, il ne pouvait que jubiler en voyant l’avocat général reprendre sa thèse. Le délibéré sera rendu le 2 juillet.


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