La Bouche Cabaret échappe à toute catégorisation. Mêlant piano, chant, archives LGBT, spoken word, néons, lip synch, réécritures et récits personnels, le spectacle revendique une esthétique de l’hybridité pour offrir une performance à la fois festive, politique et subversive. Invité par le CDNO au Théâtre d’Orléans, le quatuor formé par Bili Bellegarde, Grand Soir, Mascare et Soa de Muse a su conquérir le public ce vendredi 12 juin.

De gauche à droite : Soa de Muse, Grand Soir, Mascare et Bili Bellegarde. Crédit : Leon Prost.
La Bouche Cabaret n’est pas un cabaret comme les autres. Né en 2022 dans un sous-sol en béton Porte de Clignancourt à Paris, ce collectif queer autogéré cultive l’art du débordement et refuse obstinément les étiquettes. Ici, les frontières explosent : entre concert et performance, entre fête et manifeste, entre rire et émotion. Au Théâtre d’Orléans, le quatuor a transformé la salle en un espace de célébration où les corps, les désirs et les identités se racontent sans filtre.
À la tête de cette joyeuse bande, quatre artistes aux univers bien trempés. Révélée par Drag Race France, Soa de Muse développe un travail à la croisée du drag, de la danse contemporaine, du théâtre et du cabaret. À ses côtés, Grand Soir, ancien ingénieur devenu musicien et performeur, s’appuie sur sa formation classique de pianiste pour composer des chansons nourries par la nuit queer parisienne. Quant à Bili Bellegarde et Mascare, elles forment le duo Namoro, entre musiques électroniques, punk et spoken-word. Ancienne enseignante, Bili Bellegarde performe régulièrement au cabaret de Madame Arthur. Docteure en littérature, Mascare mêle musique, poésie et réflexion sur les héritages coloniaux. Ensemble, iels composent une constellation d’artistes aux parcours complémentaires, donnant vie à un projet de cabaret queer, libre et engagé.
Un cabaret qui déborde des cases
Dès les premières minutes, La Bouche Cabaret refuse toute mise en place confortable. Ça démarre fort, presque sans prévenir : beats électro, énergie de rave, applaudissements qui claquent comme un signal de départ. Le public est immédiatement embarqué, sommé de participer, de répondre, de suivre le rythme. Ici, on ne regarde pas un spectacle, on y entre. Porté·s par les interpellations de Mascare, qui s’amuse à dynamiter au passage le cliché des Orléanais mous et peu accueillants, les spectateur·ices se prennent au jeu avec une énergie communicative. Tout au long de la soirée, la salle répond présent : applaudissements, cris, sifflements. Un chœur spontané qui fait partie intégrante de la performance.
Ce qui frappe, c’est la manière dont le spectacle fabrique du commun. Le public devient partenaire de jeu, chœur improvisé, corps collectif qui répond. L’énergie est contagieuse, presque physique, comme si la salle entière vibrait sur le même souffle. Un entracte intervient au bout d’une heure, offrant aux artistes un temps de respiration pour souffler, changer de tenue, et au public l’occasion de prolonger la soirée autour d’un verre au bar. Particularité rare dans un cadre théâtral, il est même permis de regagner la salle avec sa boisson, comme pour mieux prolonger cette expérience qui brouille les frontières habituelles du spectacle vivant et fait voler en éclats le formalisme du quatrième mur.
Une fête politique, joyeuse et collective
Très vite, les codes s’entrechoquent. Le stand-up flirte avec la performance musicale, le chant bascule en lip sync, les récits intimes surgissent au détour d’une chanson détournée. Soa de Muse impose une présence magnétique, Grand Soir installe des respirations plus suspendues au piano, Bili Bellegarde transforme la chanson populaire en une joyeuse célébration queer avec « You make me feel like a wonderful lesbian » et « Je veux être une gouine heureuse », tandis que Mascare joue davantage de l’échange avec le public, dans une veine proche du stand-up, ponctuée de chants et de détournements, notamment une parodie irrésistible de Vanina de Dave. Le cabaret avance par vagues : ça rit, ça chante, ça crie, ça siffle, ça déborde, et c’est dans ce désordre maîtrisé que le spectacle trouve sa cohérence.
Sous les paillettes, les néons et les réécritures de tubes, quelque chose de plus profond circule pourtant : une affirmation des identités queer comme espaces de joie, de liberté et de résistance. La Bouche Cabaret fait passer son engagement par le plaisir, par l’humour, par l’excès même. Et c’est sans doute là sa force : transformer la fête en geste politique, sans jamais cesser d’être une fête.
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