Sport business : l’Iron « manne » de Tours Métropole 

Impossible d’être passé à côté de l’info. Dimanche dernier, le 14 juin, avait lieu la deuxième édition de l’Ironman en Touraine. Un événement grandiose qui soulève quelques interrogations quand on s’y penche d’un peu plus près.



Par Joséphine.


Bienvenue dans la team happiness

La presse locale et la communication institutionnelle, unies comme jamais, étaient dithyrambiques depuis des semaines : « entrée fracassante » de Tours dans la discipline, « vitrine pour le territoire », « bon plan hôtellerie », « top 10 mondial des Ironman », « fierté et honneur », « faire rayonner notre territoire bien au-delà de ses frontières », « valoriser le patrimoine local », « partage », « dépassement de soi », « intégrer la team happiness ». N’en jetez plus, c’est l’enthousiasme en petite foulée, grand plateau et brasse coulée.

Frédéric Augis, le président de Tours Métropole, s’est occupé également de la promo, en bon manager public. Oui, cela coûte 200 000 euros à la collectivité pour s’offrir les services de la franchise américaine qui organise l’événement, fournissant son expertise et sa communication bien identifiée et visible – 2 millions de followers sur les différents réseaux sociaux. Mais qu’est-ce que cette somme comparée aux 4 millions d’euros de retombées estimées sur le territoire ? Il y a déjà les 3 400 athlètes du monde entier venus participer et qui restent en moyenne 3,5 nuits sur place, et puis aussi leur entourage et leurs supporters. Et puis il y a le public, qui peut venir de loin aussi, il y avait 10 000 personnes au parc des expos pour la journée. Sans parler du coup de pub pour la Touraine, le site de l’Ironman faisant la promotion « des châteaux du Moyen Âge et de la Renaissance », de la beauté des paysages de la Loire et de la proximité de Paris. De quoi drainer des touristes sportifs pour tout le reste de l’année.


Les dépenses cachées du sport spectacle

Sauf que Frédéric Augis ne dit pas tout, étourdi qu’il est. Déjà, aux 200 000 euros initiaux, il faut ajouter dans les 100 000 euros d’aides logistiques directes à l’organisateur, ça fait partie du deal. Et puis il y a ces dizaines d’agents de la voirie, des services d’entretien, de la Direction des Territoires, des polices municipales, des services de la comm’… dont le temps de travail a été mis au profit de l’événement, en amont, en aval et le jour J, parfois en heures supplémentaires. Les sommes sont impossibles à chiffrer et se partagent entre différentes collectivités – communes, Métropole, Département, Région –, mais elles avoisinent probablement les 100 000 euros en masse salariale. Et encore, c’est sans compter le coût de la mise à disposition du parc des expos, de milliers de barrières transportées par des véhicules métropolitains, de l’usure du matériel, etc., etc.

En tout, ce sont probablement plus de 400 000 euros d’argent public captés via la fiscalité qui ont financé l’événement, pour une estimation de retour sur investissement de 4 millions, soit un joli ratio de 1 pour 10, encore plus que certains événements culturels au rayonnement européen où les ratios habituels sont plutôt de 1 pour 7.

Un parfait exemple de win-win, donc ? Peut-être sur le plan de l’analyse macroéconomique, mais in fine, c’est le contribuable et les entreprises du territoire qui ont payé, et c’est l’hôtellerie, la restauration, les musées, les monuments et certains magasins – sports, souvenirs… – qui ont encaissé les bénéfices.

Le thunes-athlon

Cela dit, le véritable gagnant de l’opération est bien entendu la franchise américaine qui détient les droits et l’identité visuelle de l’Ironman. Au-delà des financements directs et aides indirectes qui rendent l’organisation viable, l’entreprise facture l’inscription des compétiteurs pour des sommes allant de 600 à 800 euros. Avec les 3 400 athlètes qui ont acheté un dossard cette année, c’est plus de 2 millions d’euros qui sont allés dans les poches de l’Ironman.

Et il faut encore considérer le merchandising et les partenariats avec d’autres entreprises associées à l’événement et à son village promotionnel ouvert plusieurs jours, avec moment musique et tout : fabricants de vélos, marques de compléments alimentaires, agence de voyage, radio… À chaque fois, c’est un chèque ou des avantages en nature qui permettent à l’Ironman de faire rentrer du cash ou de limiter ses frais.

Alors bien sûr, il y a aussi besoin de centaines de personnes pour tenir les stands de ravitaillement, pour les zones de transition, pour surveiller les carrefours et les tracés – 220 km en tout –, et la note pourrait être salée. Pas d’inquiétude, la solution trouvée est brillante : les bénévoles qui voudraient s’inscrire pour participer à cette fête du sport ont quelques avantages – casquette, gourde, sac – et si ce sont des associations locales qui mettent leurs bénévoles à disposition des organisateurs, alors l’Ironman verse 40 euros à l’association par bénévole fourni. Un bel exemple disruptif de ruissellement.

La face cachée du « bon plan »

Mettons de côté la question du sens pour une collectivité de subventionner une boîte privée et de promouvoir une pratique sportive très risquée, surtout sous de telles chaleurs, le tout à destination de participants très selects qui peuvent débourser des sommes folles entre équipement, inscription, trajet, hébergement. Ce que des acteurs locaux du sport et du milieu associatif pointent surtout, ce sont les dommages collatéraux de l’événement.


Mais le gros point noir est la question écologique : le bilan carbone lié aux trajets des participants et du public venus parfois de très loin est bien entendu catastrophique, et il y a aussi et surtout la profusion de déchets retrouvés sur les 220 km de parcours (cf. photo des déchets collectés par un promeneur du lundi vers Azay-le-Rideau). L’organisation dit s’engager fortement sur cette thématique et il est même prévu dans le règlement d’éliminer un concurrent qui laisse ses déchets hors des zones prévues, mais le manque de bénévoles et les distances importantes à vérifier montrent des trous dans la raquette. De simples citoyens ou les services municipaux de nettoyage se sont occupés de cela les jours suivants, en toute proactivité.

Encore une fois, le sport spectacle et l’obsession des politiques pour le tourisme et le rayonnement ne sont envisagés que sous l’angle de la communication et d’étroites retombées économiques. Et au diable l’intérêt général et environnemental.

Photo de une : Triathlon Ironman Marie-Pierre Husson. IMPA 70.3 2013. France cl Kagaoua Wikipédia


Plus d’infos autrement :

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