« Blue Heron » fouille les souvenirs d’un malaise adolescent

Pour son premier long métrage, Sophy Romvary se demande ce que valent les souvenirs d’enfance, surtout lorsqu’ils concernent un frère très perturbé. Qui était-il vraiment ? Est-ce que Sasha, sa sœur, a compris son malaise ? Avec beaucoup de tact, la réalisatrice tente de retrouver une certaine réalité dans des souvenirs parfois très flous.

Sasha et sa mère. Photo Janus Films.



Par Bernard Cassat


Blue Heron est le film d’une sœur sur son frère, qui n’attaque rien de face, mais s’approche par les bords. Par la famille entière, un été sur l’île de Vancouver, où ils viennent d’emménager. Parents hongrois d’origine, qui le parlent entre eux parfois, et leurs quatre enfants.

Toute la première partie dresse ce cadre d’abord, la famille dans la nouvelle maison et dans ce paysage magnifique, imposant. On ne sait rien sur chaque personnage. Le père travaille sur ordinateur dans un coin du salon, la mère semble libre de son temps et emmène les enfants à la mer.

Jeremy. Photo Janus Films.


Puis petit à petit Jeremy, le fils aîné, se distingue. Il pourrait être juste un adolescent rebelle, mais son malaise va visiblement plus loin. Par touches successives, la réalisatrice précise son état, montre des gestes, des attitudes, des faits de plus en plus importants.

Sasha découvre Jeremy qui fait le mort devant la porte. Photo Janus Films.


En même temps, Sophy Romvary, la réalisatrice, s’attache aux regards. Le père photographie beaucoup sa famille. Il développe ses clichés très réussis. Il filme aussi avec une petite Super 8. Lors de la découverte de cette nouvelle maison, les deux fils cadets jouent avec les stores. Je te vois, je te vois plus. Séquence emblématique de la mise en scène de Sophy, la finesse de l’image, le développement de thèmes récurrents par petites touches qui construisent une solide réflexion. Beaucoup d’images de vitres qui reflètent. Ou des points de vue qui se répètent, pour filmer la porte d’entrée par exemple, caméra perpendiculaire à l’arrivant. Lorsque Jeremy marche sur le toit de la maison, sa mère en bas lui crie : « Regarde-moi dans les yeux. » Et lorsqu’on lui annonce son placement ailleurs, c’est la seule fois que l’on voit vraiment son regard, ses yeux bleus fixés sur la caméra.

Sasha et son père. Photo Janus Films.


Sans aucune précision, ni factuelle ni psychologique, Jeremy prend une réelle dimension de jeune homme très perturbé. La mère va voir une psy, ce que l’image ne raconte pas. Mais avec son mari, ils écoutent la séance qu’elle a enregistrée. Plus tard, une assistante sociale vient les voir pour parler de Jeremy et suggérer un placement.

La scène est observée par Sasha, qui écoute à la porte, puis, dans une séquence de reprise, l’entrouvre. Depuis le début du film, on voit son regard sur son frère, sa curiosité mélangée à une crainte. Scène majeure au début, elle voit qu’il vole un porte-clés avec un héron dans un muséum. D’ailleurs, il lui donne un peu après.

Sasha enfant va devenir une adulte cinéaste. Photo Janus Films.


Et adulte, elle l’a toujours, accroché à ses clés de voiture. Car dans la deuxième partie du film, Sasha devenue adulte et cinéaste tente de comprendre un peu mieux qui était son frère. Elle filme une réunion de psys qu’elle a convoqués. Ce sont eux qui vont préciser le cas à travers son dossier. Et Sasha, ensuite, revit l’entrevue de ses parents avec l’assistante sociale en prenant le rôle de celle-ci. On est là encore dans une affaire d’images. Les souvenirs sont-ils suffisamment fiables pour retrouver une réalité d’il y a 25 ans ? Elle se revoit écoutant à la porte désormais grande ouverte. Elle devient celle qui interroge ses parents puis leur propose une solution douloureuse.

Les souvenirs et la réalité du passé en décalage ?

Son travail de cinéaste aboutit. Et déclenche un mail venant d’un ancien ami de Jeremy. Il en parle d’une tout autre manière que ce que la famille a vécu. Tout est là. Les gens sont complexes, divers, et on ne saisit jamais l’intégralité d’une personne, même proche.

Sophy Romvary trouve un ton très juste pour ce premier long métrage. Elle raconte cette histoire intime avec distance et beaucoup de maîtrise du cinéma. Sur un sujet difficile, la mémoire d’un frère compliqué. Cette question de la pertinence des souvenirs se pose à tout le monde.


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