Ride Along Borders : sur les routes de la mémoire européenne

En longeant le Danube, les cyclistes de Ride Along Borders ont traversé deux hauts lieux de la mémoire européenne. Leur itinéraire les a conduits à Sigmaringen, ultime refuge du gouvernement de Vichy en 1944, avant de gagner les hauteurs de Mauthausen, ancien camp de concentration nazi.

L’ours Paddington, symbole de l’exil et de l’accueil, devant le château de Sigmaringen, où s’acheva l’illusion du régime de Vichy – photo Patrick Communal


Par Izabel Tognarelli


Les cyclistes de Ride Along Borders ne se contentent pas de remonter les routes de l’exil. Certes leur itinéraire épouse les paysages romantiques des gorges allemandes, mais au-delà de la beauté des falaises et des méandres du Danube, ils sont entrés dans une autre géographie : celle des plus grandes blessures de l’histoire européenne. En quelques jours, leur route a croisé Sigmaringen puis Mauthausen, deux lieux de mémoire qui racontent des histoires certes très différentes, mais invitent l’un comme l’autre à réfléchir à ce qui advient lorsqu’une société cesse de reconnaître pleinement l’humanité de certains des siens.

Sigmaringen, l’exil des vaincus de Vichy

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’épisode de Sigmaringen offre un saisissant renversement de perspective, une forme d’« exil à l’envers ».

En septembre 1944, alors que la France est progressivement libérée, Philippe Pétain, Pierre Laval et plusieurs figures de la Collaboration sont emmenés en Allemagne par les autorités nazies. Le château des Hohenzollern, réquisitionné au détriment de ses propriétaires, devient le décor d’une étrange fiction politique. Placé sous un statut d’extraterritorialité, il est présenté comme une enclave française en territoire allemand : un drapeau tricolore flotte à son entrée, une commission gouvernementale est instituée et les ambassadeurs d’Allemagne, d’Italie et du Japon continuent d’y être accrédités. Dans cette petite ville où la population n’a rien demandé, hôtels, écoles et logements privés sont également réquisitionnés pour accueillir une colonie de plusieurs centaines de dignitaires vichystes, miliciens et sympathisants pro-nazis – notamment l’écrivain Louis-Ferdinand Céline –, accompagnés de leurs familles.

Deux exils qui n’ont rien de comparable

Co-organisateur de Ride Along Borders, Patrick Communal, avocat orléanais, accompagne depuis des années des demandeurs d’asile. À ses yeux, cet épisode historique de Sigmaringen incarne l’exact opposé des parcours qu’il connaît : « Sigmaringen a été l’exil des bourreaux et du fan-club des bourreaux », résume-t-il.

Pétain, amené en Allemagne contre son gré alors qu’il espérait encore négocier avec les Américains, refuse de reconnaître la commission gouvernementale mise en place à Sigmaringen et mène une forme de « grève du gouvernement ». Autour de lui, une poignée de collaborationnistes continue d’espérer une victoire allemande et entretient jusqu’au bout l’illusion d’un État français toujours souverain.

« C’était une tragi-comédie », reprend Patrick Communal. « J’ai rencontré des réfugiés qui avaient été torturés, violés, battus par des gardes-frontières, parfois enfermés dans des camps de rétention dans des conditions inhumaines. Malgré tout cela, ils avaient conservé leur dignité. À Sigmaringen, je vois au contraire une totale indignité. »

Philippe Collin a consacré un podcast à cette page aussi singulière que méconnue de l’histoire, diffusé sur France Inter.

Le mémorial de Mauthausen rappelle ce qui peut advenir lorsqu’un être humain n’est plus considéré comme tel – photo Thierry Communal

Mauthausen, la singularité de la Shoah

À Mauthausen, Patrick Communal choisit d’abord les mots avec précaution, afin d’éviter tout contresens : « Il ne faut surtout pas banaliser la Shoah ni établir des parallèles simplistes. » Car le système concentrationnaire et exterminateur mis en place par les nazis demeure sans équivalent : « Cette machine implacable, bureaucratique et comptable n’a jamais existé ailleurs avec une telle ampleur. » Il évoque une organisation où la mort elle-même obéissait à des logiques de rendement, de performance et de productivité. « Il faut faire très attention à ne pas banaliser ces choses-là », insiste-t-il.

Redonner un visage aux personnes en exil

Ce n’est donc pas la tragédie qu’il rapproche de notre époque, mais un mécanisme qui lui paraît récurrent : celui de la déshumanisation. « À partir du moment où l’on oublie qu’une population est constituée d’êtres humains, le pire devient possible. »

À ses yeux, c’est précisément ce qui menace aujourd’hui les personnes contraintes à l’exil. « Même si ce n’est pas la même mécanique de destruction, il existe un point commun : l’effacement de leur qualité d’êtres humains. Aujourd’hui, on parle des migrants en termes de statistiques, de flux, de métaphores fluviales – les « vagues migratoires », par exemple. Et l’on oublie qu’il s’agit de personnes qui nous ressemblent énormément. Les différences culturelles existent, bien sûr, mais les points communs sont infiniment plus nombreux. On s’en rend compte dès lors qu’on les rencontre. »

Patrick Communal voit dans Le Journal d’Anne Frank l’une des œuvres qui permettent de résister à cette déshumanisation. En donnant un visage et une voix à une adolescente juive promise à la déportation, le récit rappelle qu’avant d’être une victime de l’Histoire, Anne Frank était d’abord une jeune fille. « C’est exactement ce que nous essayons de faire avec Ride Along Borders : raconter des histoires singulières plutôt qu’aligner des chiffres. »

La semaine prochaine, Ride Along Borders entre dans la deuxième moitié du voyage. Cap sur la Hongrie, à un moment politique charnière pour le pays après l’ère Viktor Orbán. Ensuite suivront la Serbie et la Macédoine du Nord, où les frontières restent fermées aux migrants : l’un des cyclistes, pourtant en règle, a dû quitter le groupe.

En quelques jours, les cyclistes de Ride Along Borders ont traversé deux lieux où l’histoire continue d’interroger le présent : Sigmaringen et Mauthausen – photo Thierry Communal


Plus d’infos autrement :

Ride Along Borders découvre les coulisses de la diplomatie olympique

Commentaires

Toutes les réactions sous forme de commentaires sont soumises à validation de la rédaction de Magcentre avant leur publication sur le site. Conformément à l'article 10 du décret du 29 octobre 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite à l'adresse redaction@magcentre.fr qui s'engage à mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la suppression des dits contenus.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Centre-Val de Loire
  • Aujourd'hui
    36°C
  • samedi
    • matin 21°C
    • après midi 36°C
Copyright © MagCentre 2012-2026