Congrès européen d’entomologie à Tours : quand Bayer sponsorise la science

Ce vendredi 3 juillet se terminait le XIIIème congrès européen d’entomologie dont l’édition se déroulait à Tours, une première. Un événement important qui est organisé tous les quatre ans et lors duquel des centaines de chercheurs et universitaires viennent faire avancer la science pendant une petite semaine… cette fois sous le regard généreux du géant de l’agrochimie Bayer.

La Reine d’une ruche et sa cour sur les rayons du couvain. cl Waugsberg Wikipedia

Par Joséphine

Une célébration de la science

Sur le site internet du Congrès, on en apprenait un peu plus sur l’événement, un temps fort dans le microcosme des spécialistes des insectes et des disciplines qui étudient leur comportement, leur biochimie et leur développement.

« Alors que le monde est confronté à des défis environnementaux, agricoles et sanitaires sans précédent, les insectes occupent une place centrale dans les solutions de demain. Pollinisation des cultures, régulation naturelle des ravageurs, recyclage de la matière organique, fertilité des sols, alimentation durable ou encore innovations biotechnologiques : les services rendus par les insectes sont essentiels au fonctionnement des écosystèmes et au bien-être des sociétés humaines (…)
Grâce à un programme riche en conférences plénières et en interventions phares, en colloques et en sessions de posters, notre objectif est de stimuler le dialogue interdisciplinaire – de la science fondamentale à l’innovation appliquée, de l’échelle moléculaire à la politique mondiale, et de la conservation de la biodiversité au développement durable »

1 400 spécialistes attendus, des partenaires institutionnels de renom – universités, instituts, CNRS, Muséum d’Histoire Naturelle, la Région Centre-Val-de-Loire – et des intervenants aux biographies truffées de titres académiques, de publications dans des revues de prestige, de programmes de recherche, de récompenses. Bref, une véritable fête du savoir, avec aussi des actions à destination du grand public afin de démocratiser la connaissance des petites bêtes.

Mélange des genres ?

Sauf que, en regardant de plus près l’organisation de l’événement et ses partenariats, on s’aperçoit qu’au-delà des acteurs publics auxquels on s’attend, sont également présents des sponsors privés et des entreprises qui tiennent des stands promotionnels. On retrouve ainsi au Congrès des petites maisons d’édition scientifiques, des labos et boîtes qui vendent des équipements, procédés et assistance à destination de la recherche mais aussi… le mastodonte Bayer. Le géant est carrément sponsor Platinium de l’événement, c’est à dire qu’il a versé au moins 12.000 euros aux organisateurs, et à ce tarif-là, le logo de Bayer figure un peu partout au Congrès et sur le site Internet. Ses flyers sont présents dans les « conference-bags » fournis aux participants et l’entreprise allemande dispose de pages de pub dans le programme fourni aux 1.400 inscrits tout en ayant le privilège de diffuser une vidéo d’entreprise pendant les pauses café.

Et encore, on ne sait même pas si Bayer a pris la formule « participation au dîner de gala » à 7.000 euros la place et son dresscode « casual chic » ou les autres options payantes facturées entre 1.500 et 5.000 euros afin de gagner encore en visibilité et donc en influence auprès des principaux acteurs du secteur.

Un lien public-privé « privilégié »

Car le nerf de la guerre est bien celui-là : les géants de l’agro-chimie ont besoin de la recherche fondamentale publique pour ensuite développer des molécules qui pourront donner lieu à des brevets et à des nouveaux produits à mettre sur le marché. Et pour cela, il faut entretenir les meilleurs relations avec le milieu, et surtout les directeurs de recherche des universités et instituts.

Certains de ces directeurs jouent d’ailleurs volontiers le jeu afin d’obtenir des financements privés qui complètent les programmes publics, et parfois ce sont carrément des thèses d’étudiants qui sont co-financées par des entreprises. Dans d’autres cas, les liens entre recherche publique et start-ups permettent de mettre au point plus rapidement des produits ou procédés qui peuvent présenter un intérêt environnemental, c’est en tout cas ainsi que cela est présenté. Mais certains s’offusquent cependant de la généralisation d’un modèle que l’on peut assimiler à une privatisation des bénéfices après une phase de recherche financée par de l’argent public.

D’ailleurs, parmi les principales figures scientifiques du Congrès on retrouve toute la palette des liens public-privé, même si les biographies affichées sur le site Internet de l’événement restent plutôt pudiques à ce sujet, privilégiant les informations académiques.

Des scientifiques agiles

Car même si la majorité des scientifiques présents cette semaine à Tours sont des chercheurs publics pur jus, sans lien avec des boîtes, d’autres sont des artisans assumés de partenariats avec le secteur privé. C’est le cas de David Giron et d’Elisabeth Herniou, respectivement président et vice-présidente du Congrès, par ailleurs cadres du CNRS et de l’Université de Tours. Ils sont notamment à l’origine du consortium FrenchFly qui associe un institut public et l’entreprise Innovafeed afin de produire industriellement des protéines d’insectes. Ils travaillent aussi sur des partenariats concernant la protection du bois, la lutte contre les nuisibles ou le recyclage des bio déchets. A noter que Giron et Herniou ne perçoivent pas de rémunérations du secteur privé, il restent fonctionnaires, ce sont les instituts et labos publics dans lesquels ils travaillent qui peuvent recevoir des fonds privés.

Cela dit, parmi les membres du comité exécutif du Congrès, certains sont à classer bien davantage côté privé. C’est le cas du biochimiste spécialiste des insecticides Ralf Nauen qui a fait toute sa carrière chez… Bayer. Il y occupe d’ailleurs le poste de « Principal Scientist » et bénéficie du titre honorifique de « Bayer Distinguished Science Fellow », ce qui représente le sommet de la filière scientifique interne de l’entreprise. Dans une moindre mesure, c’est le cas également d’Emmanouil Roditakis, spécialiste mondial de la résistance des insectes aux pesticides. A ce titre, il a co-signé de nombreuses études scientifiques avec des chercheurs de… Bayer et collabore activement pour un comité d’action technique international qui est entièrement créé, géré et financé par les géants de l’agrochimie dont… Bayer.

Bayer, un ami qui vous veut du bien

La présence de Bayer au Congrès fait donc grincer pas mal de dents, notamment celles des militants écologistes choqués par un tel symbole. Car Bayer, c’est le scandale des cancers liés à l’utilisation du glyphosate après le rachat de Monsanto et de son célèbre Roundup en 2018. C’est aussi la vente massive de produits à base de néonicotinoïdes, les insecticides dits tueurs d’abeilles. Sans oublier l’affaire des polychlorobiphényles (PCB), les fameux polluants éternels cancérigènes et hautement toxiques répandus dans l’environnement. Difficile de soutenir un événement qui met en avant la « conservation de la biodiversité et le développement durable » avec un tel pedigree.

Détail cocasse, au moment même de la cérémonie de clôture du Congrès, à 200 mètres de là, une cinquantaine de personnes manifestaient devant la Mairie de Tours contre l’adoption de la loi Duplomb 2 au Sénat, loi qui réhabilite certains pesticides, notamment des… néonicotinoïdes ).

Grande qualité et petites bulles

Mais au delà du symposium aux sponsors pas que consensuels, le Congrès est aussi une opportunité pour la ville qui accueille, car tout un éco-système lié aux séminaires est devenu une sorte de Graal pour les métropoles à l’heure de la mise en concurrence des territoires. Imaginez donc « l’attractivité » de Tours ainsi récompensée : le TGV depuis Paris et ses aéroports, le Palais des Congrès dessiné par Jean Nouvel, l’offre en hôtellerie et en restauration, les excursions à Chambord et Chenonceaux sur les moments libres, les bouteilles de Montlouis et les poires tapées en guise de souvenir. For-mi-da-ble. D’ailleurs, sur le site de l’événement, les organisateurs se muent en Office du Tourisme le temps de quelques paragraphes.

« Et quel meilleur endroit que Tours pour mener ces échanges ? Nichée entre la Loire et un fleuve encore plus irrésistible de vins locaux, Tours offre le cadre idéal pour découvrir l’art de vivre à la française. Attendez-vous à des discussions passionnantes le jour, et à des vins et fromages tout aussi exceptionnels le soir. Notre ville historique, entourée des superbes châteaux de la vallée de la Loire, vous invite à ralentir le rythme, à déguster, à réfléchir, et peut-être même à retomber amoureux… de l’entomologie (…)
Nous nous engageons à faire de l’ECE 2026 une expérience mémorable et de grande qualité, riche en science captivante, en nouvelles rencontres et, bien sûr, en inspiration gastronomique. Après tout, où d’autre pourriez-vous assister à un congrès sur les insectes, puis trinquer à leur santé avec un verre de Vouvray pétillant ? »

Attention quand même à la gueule de bois. Mais bon, au pire Bayer est sur place et pourra fournir sa célèbre aspirine. Win-win.

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