Faut-il déplacer la fête nationale ? Adieu le 14 juillet ?

Au moment où le Tour de France, autre monument national, subit les coups de boutoir de son écrasant leader Pogacar, qui invite les organisateurs à tenir compte des mutations climatiques pour bouleverser horaires et calendrier et éviter les températures caniculaires, des voix s’élèvent pour proposer, pour les mêmes raisons, soit de faire évoluer les manifestations, soit de déplacer la fête nationale. Alors, demain, la fin du 14 juillet ?

Célébration en 1792 de la prise de la Bastille – Musée de la Révolution française

Par Pierre Allorant

Une fête républicaine et populaire : la double commémoration de 1789 et de 1790

Le 14 juillet tire sa force de son ancrage historique et de la ferveur populaire.
Le choix du 14 juillet comme fête nationale trouve ses racines dans l’histoire de la Révolution française, tout sauf consensuelle, mais il n’est pas si ancien, puisqu’il remonte à 1880. Il est ainsi profondément articulé à l’établissement définitif de la République en France, « parenthèse du régime de Vichy » exceptée. La démission du maréchal de Mac-Mahon, à la suite de sa dissolution ratée du 16 mai 1877, donne alors le pouvoir à la majorité parlementaire républicaine de Gambetta qui parachève son emprise sur le régime par la conquête des municipalités et du Sénat. Le choix de la Marseillaise, du 14 juillet et de Paris comme capitale symbolise fortement cette victoire, également inscrite dans la révision constitutionnelle qui fait de la République le régime définitif de la France.
Immédiatement, la fête nationale sort des palais officiels pour être partagée par le peuple, même si les opposants monarchistes et les provinces catholiques renâclent à fêter ces « saturnales » sans Dieu et sans roi. Très vite, bals populaires, flonflons, défilés en province comme à Longchamp, rythment la célébration, renouant avec les fêtes révolutionnaires amorcées dès 1790 avec, pour commémorer le premier anniversaire de la prise de la Bastille, la montée à Paris des délégations de la Garde nationale de tous les départements pour « faire France » à la faveur de la Fête de la fédération du 14 juillet 1790.


Fête de la Fédération le 14 juillet 1790 sur le Champ-de-Mars. Musée de la Révolution française – Vizille

La consécration contemporaine du 14 juillet par la Troisième République : la fête nationale de 1880 et le triomphe de 1889

Avant même que la Troisième République n’adopte officiellement ce jour de fête nationale, les républicains l’ont adopté, pour faire contrepoids au 15 août des deux Empires, et dès le 14 juillet 1872, leur leader Gambetta anticipe cette consécration en célébrant la Révolution et l’avenir de son programme par un discours fondateur à La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne).
Le choix par les parlementaires républicains du 14 juillet comme fête nationale n’allait pourtant pas de soi. Le 24 février, jour de proclamation de la Seconde République, aurait pu faire l’affaire, si elle n’avait pas été aussi éphémère, écourtée par le coup d’Etat bonapartiste du Deux Décembre, et lourde de désillusions. Quant au 4 septembre 1870, si la déchéance de Napoléon III et la proclamation de la République par Gambetta pouvaient justifier ce choix, la date restait trop liée à une tragique débâcle militaire pour contenter l’orgueil national. Quant aux autres « journées » révolutionnaires, le 5 mai de l’ouverture des états généraux, le 20 juin du serment du Jeu de paume, le 4 août de la nuit d’abolition des privilèges ou encore le 21 janvier de la mort de Louis XVI, ils étaient trop clivants ou partiels pour recueillir la majorité des voix. Si le 14 juillet a longtemps été marqué « bleu », donc à gauche, face aux « blancs » contre-révolutionnaires, il a la capacité à rassembler largement grâce à sa double face, la prise de la Bastille étant adoucie aux yeux des modérés, orléanistes comme bonapartistes, par la consensuelle fête de la fédération, seuls les monarchistes légitimistes ne pouvant accepter ce point de départ de la France contemporaine, de la souveraineté de la nation française.
Le triomphe de l’expo universelle du centenaire de la Révolution en 1889, au sortir de la crise de contestation du général Boulanger, étend encore le prestige du régime et l’adoption par le peuple de cette fête nationale, des « trains du plaisir » menant les provinciaux à la fête parisienne aux banquets et bals populaires, en lien avec le déploiement militant du culte de Marianne, rivale explicite de la Marie des catholiques et de la Jeanne d’Arc périodiquement instrumentalisée par l’extrême-droite cocardière, antimaçonnique et antisémite. La conversion se généralise par la Victoire du 11 novembre 1918 célébrée le 14 juillet 1919 et qui témoigne avec éclat que la République peut être forte et mener la nation en armes au succès, en dépit du considérable coût humain.

Les 14 juillet de la Victoire et les rassemblements antifascistes : 1919, 1935, 1936 et 1945


Certains 14 juillet ont profondément marqué la mémoire nationale : le 14 juillet 1919 voit les maréchaux de la Grande Guerre, Joffre et Foch en tête, descendre à cheval, à la tête des troupes alliées, manifestant la place recouvrée de la « Grande nation », faisant fi des erreurs sanglantes de Joffre (« je les grignote ») et de l’aversion de Foch pour la République. Loin de l’esprit du « Bloc national », les défilés militants unitaires, syndicaux et politiques, du 14 juillet 1935 constituent la première étape du « rassemblement populaire » contre la menace fasciste, intérieure (la tentative de prise du palais Bourbon par les ligues d’anciens combattants le 6 février 1934) comme extérieure, depuis l’avènement d’Hitler en Allemagne. Après la victoire électorale de mai 1936 et les grèves de juin, le 14 juillet 1936 célèbre, il y a 90 ans, la fierté retrouvée du monde ouvrier.
Les années sombres de Vichy et de l’Occupation rompent naturellement avec la célébration du 14 juillet, Pétain dénonçant les « 150 années d’erreur » depuis 1789. Le 14 juillet se transforme en jour de contrition comme le Sacré cœur avait symbolisé le pardon pour les « bacchanales » de la Commune de Paris au lendemain de l’autre débâcle. Mais à Londres et dans les maquis, le 14 juillet regroupe tous les espoirs d’une patrie libérée, dans l’honneur et l’indépendance nationale. Le 14 juillet 1945 célèbre la victoire sur la barbarie nazie, réservant une place au défilé des rares pyjamas rayés à peine revenus des camps de la mort.

« Décrisper » ou déplacer la fête nationale, le demi-siècle VGE à Macron

Alors que le retour du général de Gaulle au pouvoir donne libre cours aux envolées lyriques d’André Malraux le 14 juillet 1959, à peine élu en 1974, le jeune président qui clôt les quinze années de gaullisme envisage de « décrisper » les commémorations nationales, de réduire les jours fériés au nom de la réconciliation européenne et de l’extinction progressive des anciens combattants, de sortie du tragique du XXe siècle avec la société de consommation des Trente Glorieuses. Mais s’il modifie le rythme de la Marseillaise, VGE se heurte à forte opposition dans son projet de fusionner le 8 mai et le 11 novembre.
Il faut la célébration du bicentenaire de la Révolution française en 1989, pilotée par l’historien Jean-Noël Jeanneney et orchestrée par le joyeux défilé contemporain de Jean-Paul Goude, sur fond de bicyclettes étudiantes chinoises et de fissures du rideau de fer, avant celles du mur de Berlin le 9 novembre, pour retrouver le sens du surgissement de l’évènement révolutionnaire, avec ce nouveau « printemps des peuples ». Mais ce n’est pas sans polémique historiographique, l’heure étant chez certains néo-vendéens du bocage à la dénonciation de la Terreur au point de voir dans 1789 l’origine du Goulag. Caricature déplaisante loin de la ferveur populaire pérenne, dont le plus fidèle interprète est, comme si souvent, l’autre grand Charles, Trenet, qui fait rimer « grand bal, à Paris, on danse » avec la « romance de la France » dès 1946.
Demain, nos dirigeants seraient mieux inspirés de lutter – enfin ! – plus résolument et sérieusement contre le dérèglement climatique, voire de modifier certains aspects de la fête (feux d’artifice, événements en plein milieu de journée) avant de renoncer à une fête populaire gratuite, conviviale, aux valeurs essentielles si menacées. Et avant de songer à déplacer les festivités, si nécessité faisait loi, à un autre moment républicain : le 4 septembre de Gambetta puis de Malraux, la débâcle de Sedan n’étant désormais qu’un très lointain souvenir, ou le 21 septembre de la Première République victorieuse à Valmy.
Pour que la fête nationale demeure à tout prix un Jour de fête comme dans le Berry de Tati, ou dans le 14 juillet de René Clair. Et tout faire pour que l’articulation de la liberté et de l’égalité, augmentée de la fraternité de 1848 – entendez la solidarité –, demeure bien, en 2027, la devise et la boussole de notre République.

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