Après les annonces de restrictions budgétaires visant le conservatoire municipal de Montargis – finalement revues face à la mobilisation –, Patricia Petibon élargit le débat. Derrière un conservatoire, la soprano voit un lieu où se construisent des enfants, mais aussi une ville et, peut-être, une certaine idée de la société.
La voix de Patricia Petibon – artiste lyrique, soprano colorature – s’élève aujourd’hui pour défendre le conservatoire qui l’a vue grandir – photo Bernard Menez.
Artiste lyrique, trois fois lauréate des Victoires de la musique classique et marraine du conservatoire de Montargis, Patricia Petibon a suivi avec inquiétude les annonces de restrictions budgétaires visant l’établissement. Au-delà de cette décision de la municipalité, une interrogation plus profonde s’est imposée à elle : quelle place est accordée à la culture dans une société traversée par les crises ?
« Sans le conservatoire, je ne serais certainement allée nulle part »
Lorsque la soprano évoque le conservatoire de Montargis, ce ne sont pas uniquement des salles de cours qui lui reviennent en mémoire, mais l’endroit où une petite fille de quatre ans est entrée pour la première fois dans le monde de la musique. Son histoire se confond avec celle de ce conservatoire : c’est là que, pour elle, tout a commencé.
À l’époque, rappelle-t-elle, apprendre la musique classique en dehors d’un conservatoire relevait presque de l’impossible. Mais au-delà de l’enseignement, elle a découvert un univers : « Je pense que cela correspondait à un imaginaire d’enfant qui cherchait la beauté (…) C’était une structure où tous les artisanats étaient réunis : comment un instrument est construit, comment toucher l’instrument, chanter avec les enfants… »
Elle garde aussi le souvenir d’enseignants qui savaient reconnaître les singularités des enfants, et d’un environnement où la bienveillance comptait autant que la technique. Cette expérience fondatrice l’a conduite partout dans le monde, sur les plus grandes scènes : « Si je n’avais pas rencontré une structure, où aurais-je pu faire de la musique ? Nulle part, certainement nulle part… »
Mais à ses yeux, la musique dépasse largement l’apprentissage d’un instrument.
« Sans son conservatoire, une ville perd son rayonnement »
Un conservatoire est aussi une structure qui participe à la vie d’un territoire : « Sans son conservatoire, une ville comme Montargis perd d’abord son rayonnement. Elle perd progressivement des familles, des activités économiques. Les gens choisissent aussi un lieu où vivre parce qu’il y a une école de musique, du théâtre, du jazz, une vie culturelle. » C’est précisément ce que l’on oublie lorsqu’on ne regarde qu’une ligne budgétaire, estime-t-elle.
Une image revient souvent, portée par sa voix : une ville ressemble à une forêt, où chaque arbre vit grâce aux autres. Fragiliser le conservatoire, c’est rompre une partie de ce réseau invisible qui fait tenir une communauté debout : « Les arbres qui vivent seuls ne vivent pas très longtemps. »
« Transmettre est la seule chose qui vaille »
Patricia Petibon se souvient de ceux qui l’ont guidée lorsqu’elle était élève de ce conservatoire et évoque son propre engagement auprès des jeunes. « C’est la seule chose qui vaille ici-bas : transmettre aux autres. » Pour elle, les enseignants d’un conservatoire ne transmettent pas seulement une technique ; ils accueillent aussi les inquiétudes, les fragilités et parfois les rêves de toute une génération.
À l’heure où beaucoup d’adolescents sont en désarroi, l’artiste lyrique voit dans les lieux culturels des espaces d’équilibre plus que de performance : « Je préfère que les jeunes aillent faire de la musique. On ne sait jamais ce qu’un enfant gardera de tout cela, mais il gardera certainement du bon. » Et elle défend l’imaginaire en tant que nécessité éducative : « Les enfants ont besoin d’espaces où ils peuvent encore jouer, imaginer et rêver leur vie », des espaces où chacun peut explorer et faire grandir sa singularité sans être sommé d’entrer dans une case ni d’être ramené à une logique de performance.
« Une marraine, ce n’est pas pour briller sur une devanture »
Lorsque Patricia Petibon évoque son engagement, le ton devient plus personnel encore. Donner son nom au conservatoire n’a rien d’un hommage figé. « Être marraine, ce n’est pas pour briller sur la devanture », ajoute-t-elle d’un sourire. « C’est pour être active, pour apporter son aide. » Elle y voit même un privilège : celui d’être vivante au moment où l’institution qu’elle aime traverse une épreuve : « Si cela avait été le conservatoire Chopin ou Mozart, les pauvres, ils nous auraient juste fait un coucou du ciel… » Être marraine, c’est être présente lorsque le conservatoire qui l’a vue grandir a besoin d’une voix pour le défendre.
« Il y a trois bastions : l’éducation, la santé et la culture », résume Patricia Petibon. Les fragiliser les uns après les autres reviendrait à effilocher le tissu invisible qui relie une ville à ses habitants. C’est pourquoi elle refuse que conservatoires, écoles de musique, clubs sportifs, associations, tous ces lieux où enfants et adolescents apprennent à vivre ensemble, soient jugés à la seule aune de leur coût, car ils offrent la possibilité, pour un enfant qui pousse un jour la porte d’un conservatoire, d’y découvrir bien davantage que la musique : un lieu qui peut l’aider à trouver sa place dans la société.
Une seule cause, trois pétitions
L’annonce du projet de suppressions de postes au conservatoire de Montargis a suscité une levée de bouclier. Trois pétitions sont actuellement en ligne. La première relaie un appel de la soprano Patricia Petibon – ancienne élève et marraine de ce conservatoire – lancé sur Change.org par Benoît Digeon, ancien maire (LR) de Montargis et conseiller municipal d’opposition. Une deuxième pétition, également sur Change.org, a été initiée par Bruno Nottin, conseiller municipal d’opposition (PCF), qui inscrit la défense du conservatoire dans une critique plus large de la politique menée par la municipalité dans les domaines de la santé, de la formation et de la culture. Enfin, une troisième pétition a été lancée sur MyPetition par Maistre Léo, jeune compositeur, qui appelle à préserver le conservatoire au nom de l’accès à la culture et de l’intérêt général. Moins d’une semaine après leur lancement, les trois pétitions avaient déjà recueilli ensemble plus de 10 000 signatures. Face à cette mobilisation, la mairie a revu sa copie : elle a renoncé aux suppressions de postes, tout en maintenant son objectif d’économies.
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