Les pompiers et le bal des hypocrites

Depuis quelques jours, une vague d’hommages envers « nos soldats du feu » déferle sur les réseaux sociaux des hommes politiques les plus en vue, quitte parfois à prêter le flanc à des critiques au sujet de leur double attitude : vote de baisses des budgets d’une main, déclarations d’amour de l’autre. Et dans ce contexte, le bal des hypocrites suscite une certaine colère chez les pompiers avec qui j’ai pu échanger.



Par Joséphine


« La sécurité civile est complètement à l’os »

Interrogé sur la situation, un pompier volontaire a tenu à partager « une info qui démontre l’inadéquation entre les moyens disponibles et l’amplitude de la crise en cours ». Il m’a transmis le mail suivant de son Service départemental d’incendie et de secours (SDIS) : « À la demande du Centre Opérationnel de Zone, nous recherchons des personnels non formés feu de forêt afin d’armer un engin-pompe [un fourgon d’incendie – ndlr] et de renforcer le département de la Gironde pour une durée indéterminée. Les candidatures doivent être transmises par l’intermédiaire de vos chefs de centre respectifs au service opération, avant ce jour à 11 h, dernier délai. Le CTA/CODIS [Centre de Traitement de l’Alerte/Centre Opérationnel Départemental d’Incendie et de Secours – ndlr] ».

Ce même pompier continue : « C’est choquant de mobiliser des non-spécialistes sur une mission liée aux feux de forêt, même en lisière d’incendie, surtout dans une opération d’une telle ampleur. C’est pas du tout la culture pompier, la sécurité civile est complètement à l’os, clairement. Les feux de forêt, c’est pas une spécialisation pour rien, il y a toute une science des établissements, des protections, des mesures d’urgence, les engins sont spécifiques, etc. » Et en effet, le cursus de spécialisation va d’ailleurs du niveau FDF1 (équipier) au FDF4 (anticipation tactique et stratégique) et juste la certification FDF1 nécessite une petite semaine de formation. « Quelque part, c’est envoyer des pioupious au casse-pipe, alors que Nunez affirmait encore hier, à l’occasion d’un hommage aux deux pompiers morts cette semaine, qu’il n’y a pas de problème de moyens », ajoute-t-il, avant de conclure : « Pour les collègues partis en Gironde, ils seront nourris-logés, le déplacement se fait habituellement en colonne de camions pas du tout adaptés, 90 max sur l’autoroute avec un bruit étourdissant, parce que les SDIS n’ont pas les moyens de mettre les fourgons sur des poids lourds et de faire descendre les agents en van. La rémunération est conforme au barème des SDIS, pas grand-chose, 8,71 euros de l’heure pour les sapeurs, c’est du black légal, pas de cotisations, ça n’ouvre aucun droit à la protection sociale hors un tout petit avantage sur la retraite ».

« J’en peux plus, j’essaye de trouver un autre emploi »

Un autre pompier, professionnel cette fois dans un autre département de la région, complète le propos : « En effet des non-spécialistes feu de forêt sont envoyés en renfort en Gironde afin de laisser les spécialistes disponibles. Malheureusement les autres feux (urbains, véhicules…) ne sont pas en pause et méritent d’être éteints également par des agents formés et où la spécificité FDF n’est pas nécessaire ». Un de ses collègues enchaîne : « Des pompiers pros sont contraints de poser des vacances ou des repos pour partir dans le sud ! Et pendant que certains partent dans le sud, il faut continuer à assurer les missions ici ! Entre les forêts à surveiller et les secteurs à couvrir des copains partis. On est à bout. Sous-payés à risquer notre peau et notre santé. J’en peux plus. J’essaye de trouver un autre emploi après 22 ans de service ».

De son côté, un syndicat de pompiers est scandalisé par le recours indirect de certains SDIS au secteur privé. Dans quelques départements, le deal est simple, les directions des services d’incendie et de secours disent aux patrons : « Cédez-nous vos salariés sapeurs-pompiers volontaires sur leur temps de travail et à vos frais » afin qu’ils partent en Gironde.

Souvenirs, souvenirs…

Pour mettre en perspective ces témoignages et la colère des pompiers, il faut avoir à l’esprit que Gabriel Attal, l’enfant chéri du macronisme, a nié cette semaine via un chargé de communication avoir annulé en 2024 des achats de Canadairs lorsqu’il était Premier ministre, mentant grossièrement comme la presse l’a rapidement établi. Détail tragi-cocasse, le ministre du Budget à l’époque qui a validé et signé ce choix est Thomas Cazenave, devenu il y a quelques mois… maire de Bordeaux, la ville qui suffoque avec le feu à ses portes.

 

Il faut se souvenir également des manifestations de pompiers qui protestaient contre le manque de moyens et les sous-effectifs (2019, 2020, 2023, 2024, 2026), parfois durement réprimées comme le macronisme sait si bien faire.

Tout ceci, sans même parler des 200 000 personnes évacuées de chez elles ces dernières semaines ni des dommages majeurs que les incendies de cette saison infligent à la végétation, la faune et les habitations.

L’hommage : une politique low-cost

Et quelle est la réponse de nos responsables politiques qui, par dogmatisme libéral au sujet des budgets, continuent depuis 25 ans à ne pas faire grand-chose pour l’environnement et les services publics de secours et d’incendie ? Des hommages semi-lyriques, une émotion compassée sur le registre de la solidarité nationale, une héroïsation militarisante des « soldats du feu ». Le tout, repris en boucle par les médias des milliardaires, les mêmes qui militent pour conserver les privilèges fiscaux de quelques-uns au prix d’un assèchement de nos biens communs.


À la pointe de ces hommages devenus patriotiques comme par magie, le RN et l’UDR qui en font des caisses sur les chaînes d’info en continu et sur les réseaux sociaux. Pourtant, les députés lepénistes se sont systématiquement opposés aux dispositions qui auraient permis d’augmenter les moyens des SDIS, encore en octobre dernier. Mais qu’importe le mensonge pourvu qu’on ait les votes ?



Plus cynique encore, parmi les responsables aux manettes depuis 15 ans, il y en a qui nous proposent leur candidature à la prochaine élection présidentielle : François Hollande, Bernard Cazeneuve, Édouard Philippe, Gabriel Attal et Bruno Retailleau. Sans l’ombre d’un mea culpa, le visage grave, le ton posé de l’homme d’État. Lunaire.

Et pendant ce temps-là, l’État est bien occupé à publier un mini-guide pour gérer son éco-anxiété. Espérons qu’une version papier sera prévue pour les pompiers. Une par caserne suffira, économies obligent.


Plus d’infos autrement :

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Commentaires

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  1. Ca au moins c’est envoyé ! Compliments Joséphine, vivement la suite !

  2. Il y a quelques mois les pompiers qui manifestaient pour obtenir des moyens et une amélioration de leurs salaires étaient réprimés par les CRS sans que les médias réagissent. Dans le même temps le lobby militaro industriel (Gl Mandon) qui réclamait une explosion du budget militaire face à une hypothétique menace russe contre notre pays bénéficiait d’une oreille attentive et complaisante. Aujourd’hui ce ne sont pas les russes qui sont à l’origine de l’évacuation de centaines de milliers d’entre nous mais bien les incendies. Il serait grand temps pour les médias de remettre tout ça en perspective pour rétablir quelles sont les priorités réelles.

  3. Je ne sais pas ce qu’il y a de plus pathétique. Le politique dans toute son hypocrisie ou le peuple dans toute sa naïveté coupable…

  4. Et si on arrêtait tout ( leur système économique et politique dont nous voyons clairement maintenant les conséquences catastrophiques ) et qu’on commençait à vraiment prendre nos vies en main ?
    ( C’est d’ailleurs ce que font les gens sur les incendies à Lacanau en s’auto organisant pour épauler les pompiers avec des 4×4 des cuves , du ravitaillement , des roulements etc…)
    et leur A 320 obligé de venir charger de l’eau à Bricy et quyi ne peut faire que trois rotations par jour ça remplit les écrans de fumé

  5. Ce n’est pas la protection civile qui est à l’os mais la France dans son ensemble. Et l’on dit merci à qui ? Aux élus sans courage, aux Français qui en n’ont pas davantage. Alors, si la protection civile veut plus de sous, quand l’armée en sollicite davantage encore, que la santé réclame elle aussi, que la justice n’est pas en reste, que tout le monde court la subvention, que la culture dit qu’on la saigne, qu’à la prochaine rentrée des parents d’élèves s’opposeront à la fermeture de classes, que les ruraux réclament plus de services publics, TOUT CELA dans un pays qui consomme 57 % de son PIB en dépenses publiques ( le jour de “délivrance” fiscale des Français était mercredi dernier), c’est peu de dire que ce pays tourne carré. Et dire qu’on aborde une période de démagogie électorale où va règner en maître tous les tenants du “y’a qu’à faut qu’on” !

  6. @Mary : où voulez-vous en venir en fait ? Je ne vois pas la pertinence de ce discours, hormis lors d’une fin d’apéro arrosé avec David Lisnard.

    Du reste, votre chiffre est la tarte a la crème habituelle des libéraux. En fait, si vous utilisez la même méthode de calcul des dépenses publiques mais pour les dépenses privées, on arrive a 265% du PIB en dépenses privées, additionnant flux de dépenses, stocks, dépenses intermédiaires etc…

    Donc non, la France n’est pas a l’os, oui on a besoin de davantage de services publis vu la complexification des existences et de la société et oui on a l’argent, il suffit de le prendre là où il est, dans les poches de personnes qui refusent de participer a l’effort commun depuis 20 ans.

  7. Dans deux ans au plus on reparlera de votre analyse de comptoir, quand on débanquera 100 milliards d’euros au budget de l’État chaque année pour seulement payer les intérêts de la dette. Vous pouvez faire tous les fonds de tiroir des riches, à commencer par Bernard Arnaud que vous estimer sûrement, en leur prenant tout vous trouverez peut-être 100 milliards une fois, mais vous ferez comment les années suivantes ? Au fait, j’ai déjeuné une fois avec le patron de LVMH, je n’ai pas eu le sentiment de cotoyer le diable. Redescendez sur terre en passant votre prêt à penser idéologique au lave linge.

  8. @Mary : non, désolé, ce n’est pas une analyse de comptoir, c’est une vieille question en économie, ici un lien pour un papier sur la question, vous trouverez pas mal de choses dans alternatives économiques, rédigées par des universitaires parisiens reconnus (Source : Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne https://share.google/eivuobBWuG1D89uq8).

    Par ailleurs, il n’est pas question de personnes, encore moins de leur caractère en or, juste de fiscalité, de justice et de financement de politiques publiques. Que les milliardaires payent leurs impots à proportion – ce qu’ils ne font pas aujourd’hui – est une dimension de la réponse. La taxation sur le capital et sur l’héritage aussi, idem pour les bénéfices des entreprises. Tous ces éléments ayant été detricotés depuis 20 ans et en accélération sous Macron, alors que notre société vieillit, produit des inégalités et de la misère et va a la catastrophe climatique, tout ceci alors que l’on n’a jamais produit autant de richesse.

  9. On n’a jamais été aussi riche en France ? C’est vrai, mais la croissance annuelle de la production de richesses va son rythme de sénateur, plus ou moins 1 % de plus chaque année, tandis que la croissance de nos dépenses collectives pour seulement maintenir notre niveau de vie, notamment son volet social (santé, retraites, etc…) progresse bien plus vite. La solution est de relancer la création de richesses, en augmentant le taux d’activité des personnes en âge de travailler, notamment au deux bouts de la vie active (jeunes et seniors) nettement inférieur à la moyenne européenne. Pour vous illustrer ce décalage, que nous comblons par nos déficits publics, la richesse produite par hab. en France est inférieure de 25 % à celle des Pays-Bas. Mais nous pourrions aussi citer l’Allemagne, le Danemark, la Suède, les USA, même l’Italie aidée il est vrai par la diminution de sa population globale.
    Le PIB/hab est le juge de paix du niveau de vie des habitants d’un pays. Sur ce critère essentiel on recule, sans encore de dommages réels, ayant endossé depuis 45 ans la tenue de camouflage d’un maintien à crédit de notre niveau de vie.

  10. @Mary : merci, on connaît par coeur le dogmatisme libéral qu’on nous sert depuis 20 ans. Vos comparaisons n’ont pas grand intérêt vu les contextes et modeles sociaux differents.

    On note en tout cas, et cela aussi est doctrinaire, que vous éludez la question fiscale et la problématique des inégalités au profit de la nébuleuse habituelle du “faut mettre les gens au travail” qu’on entend tous les six mois et qui justifie des politiques degueulasses et inefficaces de reforme de l’assurance chômage, permanentes depuis 20 ans.

    Il est grand temps de “changer de logiciel”, comme on dit dans les école de commerce.

  11. Cela fait 45 ans qu’on suit votre catéchisme, voyez où on en est, vous êtes d’ailleurs le premier à vous en plaindre ! Mais vous n’avez pas tout vu. Un pays en apparence debout – la France de 1940, juste avant la déculottée – peut s’écrouler d’un coup. Vous devriez d’ailleurs vous inquiéter. Je ne vois aucun candidat 2027, parmi les déclarés ou sur le bord de l’être, à la hauteur du mur olympique que nous allons devoir franchir pour nous préparer au monde de demain. Et ce n’est pas un coup d’eau bénite sortie d’un goupillon de comptoir (j’insiste !) qui nous sauvera du déclassement général qui nous guette.

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