Quand Marianne a rendez-vous avec Clio, le bonheur de lecture est « un peu partout »

À l’approche des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, le troisième tome des mémoires de Jean-Noël Jeanneney offre une plongée savoureuse dans les coulisses de la République. Un récit où l’historien éclaire le pouvoir autant qu’il le raconte.
 

Dans le troisième volet de ses Mémoires, l’historien et homme politique Jean-Noël Jeanneney replonge au cœur des années 1990, entre Bercy et Matignon.


Par Pierre Allorant


En cet été où les canicules et les tragédies incendiaires, de la Gironde au détroit d’Ormuz, de Kiev à Naplouse, nous auront privés de l’habituelle insouciance des congés payés, nous avons désespérément besoin de bonnes nouvelles. La ville d’Augustin Thierry vient de nous en offrir une : en ce moment de crépuscule bolloréen, de malaise dans l’édition, l’ouverture, si précieuse, d’une nouvelle librairie à Blois, qui plus est spécialisée en histoire ! Si une hirondelle ne fait pas le printemps, cette heureuse nouvelle nous ramène au plaisir de l’attente, quand les historiens et les amateurs d’histoire se donnent rendez-vous à Blois, avec le soleil et en demandant toujours la lune.

Le voisin de la rue de Bièvre et les Mystères de Bercy

Or, cela tombe à pic : pour patienter encore deux mois avant le 8 octobre, le président du conseil scientifique des Rendez-vous de l’Histoire nous offre un vrai plaisir de lecture, avec la livraison du troisième tome de ses mémoires, consacré à la période intense 1991-2002. On s’en souvient, Jean-Noël Jeanneney a intitulé cette suite éditoriale Le Rocher de Süsten, référence à l’énorme bloc de pierre qui manqua de peu de briser tôt sa ligne de vie, lors d’un voyage de jeunesse, quand le hasard, la nécessité ou le destin décida d’écraser la voiture qui le précédait dans le Saint-Gothard, et non sa 2 CV, le 7 août 1960. On retrouvera avec gourmandise la plume acérée, les portraits « guêpins » comme disait Jean Zay – entendez piquants, incisifs, plus ironiques que foncièrement méchants – toujours ciselés et bien sentis, rarement retenus, car s’il est vrai que Jean-Noël Jeanneney aurait fait à l’évidence un remarquable diplomate, il n’use pas ici des précautions de langage attribuées aux membres du Quai d’Orsay, mais d’une grande franchise et liberté de ton. Après les années de jeunesse, l’aventure de la présidence de Radio France, l’expérience enthousiasmante de la mission du Bicentenaire de la Révolution – encore les facéties du hasard et du destin suite à la double disparition d’Edgar Faure et de Michel Baroin – place ici aux années ministérielles du second septennat de François Mitterrand, ou quand l’historien disciple de Clio a rendez-vous avec Marianne, toujours au service de la République.

L’auteur nous confie d’emblée qu’à l’inverse de tant d’autres, il n’a jamais recherché un père chez son voisin de la rue de Bièvre, François Mitterrand, pour la simple et bonne raison qu’un père, il en avait déjà un, et un des meilleurs qui soit ! Jean-Marcel Jeanneney, ministre et dernier visiteur de De Gaulle à Colombey, premier « Sherpa » de Mitterrand en 1981, et interlocuteur quotidien de son fils, comme lui-même avait eu la chance de bénéficier, avec son père Jules Jeanneney, des leçons de compagnonnage d’État, de 1917 à 1945, avec Clemenceau et de Gaulle.

Impossible de résumer ici la caverne d’Ali Baba des « choses vues », notées jour après jour, comme le verbatim des conseils des ministres des « Carnets secrets » de Jean Zay, de Munich à la « drôle de guerre ». Les temps sont moins tragiques alors, en dépit de la guerre du Golfe et en attendant le 11 septembre, mais nul doute que les anecdotes, portraits et analyses passionneront le lecteur d’aujourd’hui. Avant de découvrir le livre, petit florilège.

D’abord, la découverte de l’univers de Bercy, en tant que ministre du Commerce extérieur, par un fils, frère, beau-frère et mari de professeurs d’économie. Des portraits, du brillant mais silencieux DSK aux précieux et loyaux collaborateurs en une leçon de « noblesse d’État » au service d’une gauche au pouvoir. Ses visites à « ceux d’avant », précieux conseils de prédécesseurs, de Raymond Barre, ancien directeur de cabinet de son père, au marin berruyer Jean-François Deniau et à l’enthousiaste, juvénile et « espiègle » Michel Rocard, peut-être « trop lourd pour Matignon, trop court pour l’Élysée ». Il évoque aussi les « deux tempéraments, pour ne pas dire deux visions » du truculent Michel Charasse et de Pierre Bérégovoy, et des intrigues dignes d’un roman policier. L’auteur entretient des relations complexes, respectueuses dans une « atmosphère doublement intimidée » avec le ministre d’État puis le Premier ministre, avant la tragédie finale de son obsession de la responsabilité de la déroute électorale jusqu’au suicide, retour mémoriel de « l’affaire Salengro » de 1936.

Mam’zelle Clio. Vichy, « la France » et la République

Si l’histoire est tragique, elle est d’abord le métier du professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po, et même au cœur des palais de la République, il n’oublie pas de « flairer la chair humaine » tel l’ogre des légendes évoqué par Marc Bloch. Dans le Panthéon des historiens, Jean-Noël Jeanneney se situe résolument « du côté de chez René Rémond », maître de cette histoire politique naguère brocardée, dont il a contribué au renouveau avec son ami Michel Winock, Jean-François Sirinelli et bien d’autres. S’avançant au croisement de Clio et de Marianne, l’auteur pourra s’étonner de la question sensible du marquant discours du Vel’ d’Hiv’ du président Chirac, mais ses arguments forts, dans la lignée de l’analyse juridique de René Cassin, méritent d’être entendus. Si le gouvernement dictatorial de Vichy, qui avait violé l’interdiction constitutionnelle de réviser le caractère républicain du régime, est sans conteste responsable d’avoir commis « l’irréparable », fallait-il étendre cette responsabilité collective à « la France », alors que « dans l’honneur et dans l’indépendance », elle était à Londres puis à Alger, et aussi dans les maquis et dans les mouvements, ou encore dans le sacrifice admirable des anonymes et, dès le 17 juin 1940, dans le refus par un préfet de la République à Chartres, de l’ignominie raciste et antisémite, précisément celui qui, missionné par de Gaulle, unifia la Résistance au sein du CNR ? Jean-Noël Jeanneney rappelle que cette formulation contestable de la « plume » Catherine Albanel est venue d’un souci d’éviter une répétition et a suscité un doute initial chez Jacques Chirac.

La comédie humaine ministérielle. Prendre langue en restant clément

L’auteur évoque ensuite ses missions à l’étranger, au temps où la balance extérieure n’était pas encore un puits sans fond. Après la visite en Algérie à la veille de la décennie tragique de la guerre civile, le dialogue avec le vainqueur de Diên Biên Phu, le général Giap, grand lecteur de Hugo, Dumas et Zola, est un moment marquant. Plus légèrement, la visite au vieillissant président du Sénat Alain Poher lui rappelle le passage de Souvenirs et solitude où Jean Zay relate un incident cocasse de janvier 1936 : la présence de ministres inconnus au banc du gouvernement, faute de s’être présentés. On ose espérer que la pratique de présentation a été reprise par les anonymes qui se succèdent depuis 2024.

Au conseil des ministres de 1991 à 1993, l’absence d’amitié entre les membres, et surtout entre les « éléphants » du PS, le frappe, en dehors d’échanges chaleureux avec les secrétaires d’État Glavany, Le Drian, Sueur et Yamgnane. Il assiste aux maladresses d’Édith Cresson, savamment exploitées par la presse, par la misogynie ambiante et par la rivalité empressée de ses successeurs potentiels. S’il quitte Bercy sans tristesse, c’est pour se retrouver sur un terrain qu’il connaît bien, tant par ses recherches que par ses responsabilités : la Communication. Avec en prime, le soulagement d’échapper in extremis à un secrétariat aux Universités qui l’aurait placé sous la pesante tutelle de Jack Lang, qui voisine avec la joie de s’occuper d’abord d’Arte et de réparer l’erreur de la « Cinque » berlusconienne. À nouveau des scènes de la Comédie humaine quand, sauvant la tête de Jérôme Clément, il s’attire sa définitive inimitié, comme dans le Voyage de Monsieur Perrichon où un personnage de Labiche déteste tous ceux qui lui ont rendu service.

La cérémonie des adieux de François Mitterrand

Le récit du dernier conseil des ministres, après la défaite législative de la gauche, le mercredi 24 mars 1993, vaut le détour, avec le portrait de François Mitterrand, « l’amusement dans l’œil » et la vision d’avenir de cet homme qui, décidément, « en cet instant, n’était pas malheureux ». Et le Président de conclure, avant un vrai rire : « Le prochain conseil des ministres se déroulera sans vous, et avec moi. »

Invité avec son épouse Annie-Lou Cot, fille de Pierre Cot, grand ami de Jean Moulin, au restaurant de l’Orangerie en février 1994, avec Roger Hanin, Georges Kiejman et Roland Dumas, l’auteur a le loisir d’évoquer sa chère Haute-Saône où l’avocat Mitterrand rappelle avoir fait sa première plaidoirie à Lure, quarante ans auparavant, à sa démission du gouvernement Laniel de 1953. De la Franche-Comté, terre d’élection de la famille Jeanneney tout au long du XXe siècle, du grand-père Jules, député puis sénateur, à Jean-Noël président de groupe au Conseil régional, et à sa sœur Laurence Paye-Jeanneney au sein de la municipalité de Rioz. La tentation élective comtoise est refermée sous l’effet de l’hostilité de notables socialistes inquiets, mais entourée de l’amitié pérenne de la présidente de région Marie-Guite Dufay.

Portrait toujours de la « faune politique » avec un François Bayrou déjà fort content de lui-même, un Laurent Fabius qui l’appelle « Jean » pensant être « plus gentil »… « Eh non ! Le baroque couvrait l’indifférence ». En historien, il a tenu toutefois à intervenir sur la place publique pour rappeler que, dans l’affaire du sang contaminé, la responsabilité doit s’analyser avec un strict respect de la chronologie et des connaissances du moment, et à cette aune, les décisions de Laurent Fabius ont été plus qu’honorables. La mort du Prince le 8 janvier 1996 et les deux obsèques du « double corps du roi » donnent lieu à des scènes de genre qui rappellent que Saint-Simon est bien notre contemporain et que tout pouvoir suscite sa cour. Le catholique et européen Delors, le huguenot et ex-lambertiste Jospin, « l’austère qui se marre » mais qui apprécie peu l’exercice de l’uchronie politique, fournissent aussi, à leur manière, d’excellents modèles ou « caractères », dotés de ressorts psychologiques complexes. L’Europe devient le grand enjeu, dont se saisit pleinement Jean-Noël Jeanneney, fondateur et coprésident d’« Europartenaires », dont la rencontre avec le vulgaire et pesant chancelier Schröder vaut son pesant d’abonnement à Gazprom…

Ainsi va la vie publique trépidante, entre Marianne et Clio, qui conduit bientôt vers une autre aventure passionnante, la Bibliothèque nationale de France… mais ceci est une autre histoire, ou plutôt le prochain volume. En pleine concordance des temps. Car, comme le chante l’autre grand Charles, « le bonheur est un astre volage, qui s’enfuit à l’appel de bien des rendez-vous : cherchez-le, il est un peu partout. »


Plus d’infos autrement :

Quand les Mémoires ont rendez-vous avec l’Histoire

Commentaires

Toutes les réactions sous forme de commentaires sont soumises à validation de la rédaction de Magcentre avant leur publication sur le site. Conformément à l'article 10 du décret du 29 octobre 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite à l'adresse redaction@magcentre.fr qui s'engage à mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la suppression des dits contenus.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Centre-Val de Loire
  • Aujourd'hui
    32°C
  • mercredi
    • matin 23°C
    • après midi 39°C
Copyright © MagCentre 2012-2026