En Belgique, le cordon sanitaire médiatique tient l’extrême droite à distance. Et si le plat pays avait quelque chose à nous apprendre sur la liberté d’expression ? En tout cas, les mots prononcés par le député RN Jean-Philippe Tanguy à Vierzon le week-end dernier, reprenant la formule inscrite à l’entrée de plusieurs camps de concentration nazis, nous rappellent pourquoi.
L’entrée du camp d’Oranienburg-Sachsenhausen avec inscrit « Arbeit macht free » (le travail rend libre). Crédit : Wolfgang26 (Wikimedia Commons)
À Brunehaut, dans le Hainaut, c’est jour de kermesse. On boit la bière de la brasserie qui vient d’être reprise. On mange des frites au pied de la baraque éponyme. Ici, on ne touchera aux fricadelles qu’en dernier recours. Pour éponger la dernière soif. Devant le café Le Colombophile on parle fort, dedans aussi : de la hausse du prix de l’essence, du gouvernement qui ne fait rien, du boulot qu’on ne trouve pas même en traversant la rue pavée du village. On parle de ça et de toutes ces choses. Comme chez nous, qualité de bière en plus. Pourtant, assimiler les habitants du plat pays à de simples bouffeurs de patates frites dans la graisse de bœuf et à des buveurs de houblon fermenté est bien au-delà d’être réducteur.
Si on veut en passer par là, vu d’Outre-Quiévrain, les Français sont tous porteurs de bérets basques. Ils se goinfreraient de baguette-jambon-beurre-saucisson et s’enfileraient des kils de pif à longueur de journée en écoutant en boucle « Les lacs du Connemara ». Ce serait omettre que l’on peut être fan de Michel Sardou sans vouloir être assimilé à un adepte du Canon Français à 80 balles la part. Il faut rappeler ici aux incultes et limités du bulbe que, si nous sommes souvent condescendants avec nos voisins belges, ils ne se privent pas de leur côté de moquer nos travers. Eux ont compris que l’on peut rire de tout, même de nous, mais pas avec tout le monde. Pour la politique, c’est tout pareil…
Pas de martyrs de la liberté d’expression
Par exemple, en Belgique, particulièrement du côté wallon, l’extrême droite n’a pas droit à la parole en direct, à la télévision particulièrement. Ce n’est pas que l’on s’appuie sur une quelconque Brel attitude : « Chez ces gens-là, on ne vit pas, on triche… » Mais les partis siglés ED n’interviennent pas dans le débat public sans une contextualisation ou un recadrage des propos. Ce « cordon sanitaire médiatique » existe depuis le début des années 1990. Il est même aussi appliqué, d’une certaine manière, par la presse écrite. Ce n’est pas de la censure. Ces partis, du moins ceux qui sont considérés comme porteurs d’idées jugées discriminatoires, racistes ou antidémocratiques, peuvent tout de même s’exprimer. Mais, ils n’ont pas loisir de se voiler derrière un foulard intégral, ni de se camoufler sous un vernis virginal.
On pourrait croire que le pays de Magritte et Jean-Michel Charlier, celui de Tanguy et Laverdure, a inventé de nouveaux martyrs. Ceux de la liberté d’expression condamnés à rester sans plume ni stylo devant 72 pages vierges. Que nenni. Les textes officiels s’appuient sur l’article 17 de la Convention européenne des droits de l’homme qui précise que l’on ne peut pas utiliser les libertés qu’elle garantit pour saper des droits ou des libertés. Après on s’étonne que leur équipe de foot soit celle des Diables rouges… En gros, cette restriction n’est pas pour éviter à certains de dire des bêtises mais pour limiter une propagande trop formatée, trop hors sujet, trop hors compétence. Cela n’interdit pas que ces énergumènes puissent raconter des énormités, évidemment.
En France, à Vierzon, par exemple, c’était en direct, en meeting, samedi dernier. Devant quatre cents sièges garnis et une centaine de fauteuils vides, on a eu un « Oui, le travail rend libre… » de la part de Jean-Philippe Tanguy (sans Laverdure), député de la Somme, héraut éraillé du RN. Yannick Le Roux, qui conduisait une liste d’Union des Droites Extrêmes, selon la préfecture, élu maire de la deuxième ville du Cher, explique sur les réseaux sociaux que c’est parce qu’il « fait référence à l’idée que le travail est facteur d’émancipation, de dignité et d’autonomie… J’ai grandi avec lui chez DLF (Debout la France. NDLR) : nous sommes des gaullistes patriotes. » Pour d’autres, au fait de l’histoire relativement récente, cela ressemble beaucoup, mais vraiment beaucoup au « Arbeit macht frei » inscrit sur le portail d’entrée des camps d’extermination nazis. Auschwitz, entre autres. Mais comme l’écrit Yannick : « Vous êtes en boucle sur des références qui ne sont DEFINITIVEMENT pas les nôtres… » C’est certain, nous n’avons pas les mêmes valeurs. C’est comme avec les rillettes de la pub. Effectivement, la phrase n’est qu’un détail du discours. Un peu comme les chambres à gaz de Jean-Marie.
On vous le dit, supprimer le direct n’empêche pas d’exprimer des idées nauséabondes. Mais au moins ça ne laisse plus aucun doute ! Les mots ont un sens et une histoire. « Travail, famille, patrie », par exemple, n’est pas non plus un simple postulat posé par terre pour être ramassé par le moindre populiste en mal d’électorat. Encore moins une référence à ignorer.
Si j’étais Belge, je serais plus tranquille non pas parce qu’on peut manger des frites une fois et boire une gueuze dans un estaminet, mais pour d’autres raisons. Peut-être que, si j’étais Belge, entre deux pralines, je serais simplement rassuré parce que, à ma connaissance, aucun Belge n’est gaulliste ET patriote une fois.
Plus d’infos autrement :
Jean-Philippe a voulu voir Vierzon