Pagaille à Montargis : plongée dans un territoire sous tension

Blast, média indépendant et engagé, diffuse le 26ᵉ épisode de Pagaille, la série documentaire d’Alexandre Héraud. À Montargis, le journaliste a arpenté le territoire et rencontré des habitants qui résistent à la progression du RN. À l’approche des présidentielles, il documente ce qui se joue là où, dit-il, « les voyants rouges clignotent ».

Au bord du canal de Briare, un moment totalement improvisé où l’intervieweur s’est retrouvé interviewé – photo Izabel Tognarelli


Par Izabel Tognarelli.


Tout commence le 11 juin 2025, deux jours après le meeting de l’extrême droite européenne à Mormant-sur-Vernisson. Ce jour-là, Constance de Pélichy – députée de la 3e circonscription du Loiret – prend la parole à l’Assemblée nationale pour dénoncer les discours entendus lors de cette journée (38’15 – 40’25). Devant son écran, Alexandre Héraud est saisi : « Je me suis dit : “Dis donc, elle a du courage, celle-là.” On sent sa sincérité et ce qu’elle appelle l’urgence : il fallait qu’elle le fasse. »

La réaction des députés dans l’hémicycle le marque tout autant. « Voir ainsi tous ces députés se lever… Mon côté transpartisan s’est réveillé. Je me suis dit : “Elle a raison.” » Ce fut le déclic initial. Il ajoute : « Cela me rassure : ce combat contre l’extrême droite n’est pas uniquement un combat de gauche ! » Montargis entre alors dans le champ des possibles de son podcast intitulé Pagaille.

Plusieurs mois plus tard, après beaucoup de pérégrinations en France et ailleurs dans le monde, le journaliste de Blast et France Culture pose son micro dans le Montargois, juste après l’épisode qu’il a consacré à Carcassonne.

Une autre lecture de Montargis

En arrivant, Alexandre Héraud mesure que Montargis est déjà un sujet d’observation nationale. Christophe Ayad, journaliste du Monde, y a notamment passé du temps pendant les élections municipales et en a tiré une série de 23 articles : « Ça montre que c’est tout de même une ville laboratoire pour le RN, et peut-être même une ville laboratoire tout court, notamment pour ce qui va se passer si le Conseil d’État décide de nouvelles élections municipales. »

Son immersion était programmée de longue date, mais elle a coïncidé avec une semaine politique particulièrement agitée dans « la Venise du Gâtinais » : « Ça a été un peu le bordel pile au moment où je me trouvais là », dit-il avec son franc-parler. Ce qui ne lui a pas facilité la tâche : pour son émission, il doit prendre de la hauteur afin d’être compris au-delà de ceux qui suivent la vie locale. « Pagaille, c’est de l’universel ; c’est le local moins les murs. Ce qui se passe est important, mais il faut que tout le monde puisse l’écouter. »

Thomas Ménagé, un portrait en creux

Avant même de venir dans le Gâtinais, Alexandre Héraud avait un nom en tête : celui du député RN Thomas Ménagé. « Parmi les raisons qui m’ont amené à venir ici, il y avait à brosser le portrait en creux de ce député : comprendre sa tactique, ses méthodes, ce qu’il représente. »

Là où les outrances d’un élu tonitruant – comme Christophe Barthès, à Carcassonne – peuvent desservir son camp, Thomas Ménagé incarne une autre forme de progression du RN : celle d’un parti qui s’installe durablement dans le paysage politique local, soigne son image et professionnalise sa communication. C’est aussi cela, la dédiabolisation : substituer à l’image d’un parti extrémiste et provocateur celle d’une formation politique en apparence comme les autres, dont les représentants occupent les institutions et maîtrisent les codes du pouvoir. Le risque est de faire oublier la radicalité du projet politique du RN et d’atténuer la perception de ce que son accession au pouvoir pourrait impliquer.

Au fil de ses rencontres dans le Montargois, le journaliste dit avoir entendu les langues se délier autour d’une communication très rodée : « On voit très bien qu’il y a une mécanique en place pour que, si le RN prend le pouvoir, Thomas Ménagé ait un rôle dans l’état-major. » Et d’ajouter : « C’est effectivement plus dangereux qu’un zouave à Carcassonne. »

Ceux qui hésitent à parler

Parmi les faits qui ont le plus étonné Alexandre Héraud figure la vitalité associative : « J’ai trouvé le tissu associatif assez fort, mais il s’exprime davantage à Châlette qu’à Montargis », observe-t-il, en saluant notamment l’engagement des bénévoles du Collectif immigrés du Montargois.

Mais il mesure aussi ce qui lui manque : « Ici, à Montargis, cela a été très dur, parce que les associations ne voulaient pas parler, » par crainte de ne plus recevoir de subventions et de ne plus pouvoir mener leurs actions.

Pour autant, certains témoignages ont pu se faire en « off » : « Quand je prépare une émission, je viens et puis je pars. Mais j’ai tout de même le souci de ceux qui restent. Je l’ai toujours eu. Donc je ne vais pas mettre les gens en difficulté. »

Divine Kinkela, l’autre rencontre

Comme souvent, le terrain a imposé son tempo : « En cours de route, Divine Kinkela m’est apparue. » Divine Kinkela s’était retrouvée au centre de l’attention en juin 2024, juste avant les élections législatives consécutives à la dissolution de l’Assemblée nationale, lorsque les caméras d’Envoyé spécial avaient filmé les paroles et actes racistes dont elle était la cible de la part de voisins militants RN. Depuis, elle s’est présentée aux élections municipales sur la liste communiste.

Cette rencontre est devenue un moment phare de cet épisode de Pagaille. Alexandre Héraud a réuni Divine Kinkela et Constance de Pélichy à Mormant-sur-Vernisson, village de 140 habitants où les leaders de l’extrême droite européenne – Marine Le Pen, Jordan Bardella, Viktor Orbán, Geert Wilders et Matteo Salvini – avaient célébré en 2024 la victoire des « Patriotes pour l’Europe » aux élections européennes, ainsi que celle de Thomas Ménagé, qui y avait recueilli 89,7 % des voix.

Dans cette série documentaire, Alexandre Héraud poursuit la même question : « Y s’passe quoi, ici ? » Mais il en nourrit une autre, en filigrane : « J’attends toujours quelque chose qui me donne encore l’envie de me battre plutôt que de stigmatiser. J’attends toujours la rencontre humaine, la capacité de croire en l’humanité. » Il est reparti avec des images plus intimes de ce territoire : la beauté du réseau fluvial, une interview de Constance de Pélichy en lisière d’un champ à Mormant-sur-Vernisson, des adolescents dégustant une glace aux haricots rouges au bord du canal du Loing tout en discutant avec Jalila Gaboret, conseillère régionale socialiste. Autant de scènes improvisées qui illustrent, elles aussi, sa conception du métier.

“Pagaille”, des enquêtes sur le terrain, qui tiennent plutôt du reportage, avec une écriture documentaire ; un podcast salué par Télérama – capture d’écran www.blast-info.fr

 

Le local, moins les murs

Alexandre Héraud revendique un journalisme de terrain, hérité de ses années à France Culture : « Pagaille, c’est un prolongement de tout ce que j’ai fait en trente années de métier, micro à la main, le micro comme un stylo : la rencontre des gens, le territoire, la France à explorer », explique-t-il.

Chaque épisode est construit avec Vincent Decque, réalisateur radio chargé du montage et du mixage. « Moi, je m’occupe du terrain. Lui transforme la matière en quelque chose d’architecturé. Pagaille, c’est une écriture pour laquelle nous sommes deux. » Le principe de l’émission est le suivant : partir d’un fait local, explorer un territoire où quelque chose est en train de basculer et raconter une histoire qui dépasse ses frontières. Carcassonne, bien sûr ; Lorient, où a eu lieu un autodafé de livres considérés « woke » ; Besançon, où des militants d’extrême droite ont maculé de peinture blanche une statue de Victor Hugo, la trouvant trop foncée après sa restauration ; et désormais Montargis.

« Ce n’est pas un seul épisode qui est intéressant. Tous s’inscrivent dans une logique, » explique-t-il. Mais lorsqu’on lui demande s’il commence à discerner un modèle RN à travers les 26 épisodes de Pagaille, il répond : « Je ne suis pas sociologue, je leur laisse la tâche. »


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