Edwy Plenel : « Une démocratie ne se résume pas aux urnes »

Mardi 6 octobre, au Conseil régional à Orléans, le journaliste et cofondateur de Mediapart Edwy Plenel a donné une conférence-débat sur son livre La démocratie n’est pas l’élection, dans le cadre d’une rencontre du réseau Ré-Cit consacrée à la citoyenneté et à la participation. Face à une époque qu’il décrit comme « inquiétante », il défend une conception de la démocratie fondée sur les droits, les contre-pouvoirs et l’engagement des citoyens.

Edwy Plenel. Crédit : Région Centre-Val de Loire.

 

Par Charlotte Guillois.

 

À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, Edwy Plenel est venu présenter son ouvrage La démocratie n’est pas l’élection. Face à une époque qu’il juge « opaque, illisible et angoissante », le journaliste refuse de réduire le système démocratique à la seule désignation périodique de représentants.

Il défend en effet le principe d’une « démocratie permanente » qui ne s’arrête pas une fois le bulletin déposé. Il rappelle que l’histoire du XXᵉ siècle et la découverte des crimes fascistes ont prouvé qu’une élection, même légitime, ne suffit pas à garantir une démocratie. Celle-ci repose aussi sur des droits fondamentaux et des contre-pouvoirs capables de protéger les libertés, y compris face au pouvoir élu.

Cette conception place donc les droits fondamentaux (éducation, santé, logement, libertés d’expression, de manifestation…) au-dessus de la seule volonté d’une majorité. Ces garanties s’imposent aux gouvernements et aux États pour empêcher la victoire électorale de se transformer en une « loi du plus fort ».

Une démocratie qui doit rester en mouvement

Edwy Plenel défend ainsi une démocratie qui ne serait jamais achevée. « La culture démocratique, c’est une culture du mouvement : on peut conquérir et inventer de nouveaux droits », affirme-t-il. L’émancipation consiste justement à ne pas être « assigné à notre naissance, notre sexe, notre condition » ou aux différentes formes de domination qui peuvent nous entraver.

Cette réflexion s’illustre notamment avec l’histoire des droits des femmes. En 1789, alors que la France proclame les droits de l’homme et du citoyen, les femmes en sont encore largement exclues : les règles de succession prévoient ainsi une transmission « de mâle à mâle à l’exclusion absolue et éternelle des femmes ». Cette contradiction montre que les droits démocratiques n’ont pas été accordés à toutes et tous d’un seul coup. Ils ont été conquis progressivement, au fil des luttes. Le combat des femmes témoigne ainsi de cette dynamique : « Aucun droit ne tombe d’en haut, même si certaines élites s’emparent de nos luttes. »

Une démocratie vivante suppose donc de préserver la possibilité du conflit, de la contestation et de l’irruption de nouvelles revendications. « On ne demande pas aux gens pour qui ils votent quand on fait un mouvement social, on fait du commun », lance-t-il à propos notamment des mouvements sociaux venus « d’en bas ».

Un public attentif lors de la conférence. Crédit : Région Centre-Val de Loire.

La presse comme contre-pouvoir

Dans cette démocratie permanente, la presse joue un rôle central, porté par une exigence constante d’indépendance. Fort de cinquante ans de carrière, Edwy Plenel rappelle que la confiance des citoyens s’obtient par la liberté du travail journalistique, pilier essentiel de la santé démocratique.

S’appropriant la formule d’Albert Londres « porter la plume dans la plaie », il assigne au journalisme une mission claire : apporter de la connaissance, nourrir le débat et permettre au public de comprendre le présent, loin des faux-semblants.

Cette tâche exige de scruter l’intérêt public, quitte à déranger nos certitudes. Face aux pressions et aux attaques menaçant une presse aujourd’hui fragilisée, le journaliste choisit le combat sans hésiter : mieux vaut ce dérangement salutaire que le silence de la résignation, véritable « petite mort de la démocratie ».

« La catastrophe, c’est que tout continue comme avant »

Edwy Plenel élargit son propos à la scène internationale pour dénoncer une dangereuse accoutumance face aux atteintes répétées à la démocratie. Visant des dirigeants comme Donald Trump, Vladimir Poutine ou Benyamin Netanyahou, il refuse toute résignation : ne pas faire respecter nos principes fondamentaux à l’échelle du monde revient inévitablement à les affaiblir chez nous.

Cette vigilance ne concerne toutefois pas seulement les atteintes les plus spectaculaires aux principes démocratiques. Elle s’exerce aussi dans la manière dont sont considérées, en France, les mobilisations de la jeunesse. Alors que les lycéens portent des revendications sur les moyens accordés à l’éducation, leurs conditions d’étude ou encore leur avenir, leur mobilisation est trop souvent ramenée aux images de violences et de casseurs. En invisibilisant ainsi les revendications des jeunes mobilisés, ce traitement médiatique contribue à les présenter comme un problème à contenir plutôt que comme une génération à écouter.

Pour Edwy Plenel, ces exemples renvoient à une même exigence : ne jamais considérer la démocratie comme acquise, ni cesser de défendre les libertés qui la fondent. Devant les acteurs du réseau Ré-Cit, son message va bien au-delà de la seule échéance électorale de 2027. La démocratie exige un exercice quotidien où les citoyens s’informent, s’organisent et luttent sans relâche pour conquérir de nouveaux droits. Car rien, jamais, n’est définitivement acquis.

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