« Quand on dort, on n’a pas faim » : un spectacle afro-queer flamboyant

Programmé par le CDNO et présenté les 13 et 14 octobre au Bouillon, centre culturel de l’université d’Orléans, Quand on dort, on n’a pas faim, première création d’Anthony Martine, metteur en scène et interprète, embarque le public dans un conte médiéval afro-queer aussi déjanté que politique. Entre références pop, confidences intimes et uppercuts antiracistes, l’artiste bouscule les imaginaires dominants pour mieux inventer les siens.

Le bouffon du roi. Crédit : Fabrice Robin.

 

Par Charlotte Guillois.

Une lune veille sur un château, des ombres se dessinent sur un rideau, une princesse apparaît. Puis entre un drôle de personnage, grimé de noir, bouffon du roi chargé de divertir la cour. Le décor est planté : la suprématie blanche et ses représentations racistes sont au cœur du conte.

Mais Anthony Martine ne compte pas rester à sa place. Il s’empare de la scène, joue avec les décors, surgit dans une tour et donne même la parole à une lune au visage féminin. Très physique, sa performance enchaîne les personnages et les métamorphoses avec une énergie contagieuse.

Le bouffon raconte aussi sa vie, sans filtre, et évoque notamment Grindr, les messages de drague et les rencontres sexuelles. Le ton est cru, drôle, effronté. Derrière ce joyeux bazar, une question persiste : comment se construire lorsque les histoires que l’on nous raconte ne nous ressemblent pas ? « Grandir en France hexagonale en tant que personnes noires et/ou afrodescendantes, c’est grandir avec un malmènement de nos vécus et de nos représentations », rappelle l’artiste, qui évoque notamment son expérience au prestigieux lycée Henri-IV.

Des princesses Disney à la ballroom : rêver autrement

Disney, Twilight, One Piece, Huit femmes… Les références pop se bousculent dans ce récit autobiographique où Anthony Martine convoque les figures qui ont nourri son imaginaire. Ses imitations de Fanny Ardant et de Catherine Deneuve déclenchent les rires, mais derrière l’humour se cache une réflexion plus profonde.

Pourquoi avoir tant rêvé de personnages blancs, jusqu’à s’identifier à leurs histoires d’amour et d’aventure ? « En tant que personne noire, est-ce un rêve de rêver constamment en blanc ? En tant que personne noire et gay, est-ce un rêve de rêver constamment en blanc et en hétéro ? » interroge l’artiste.

Puis le spectacle bascule. Le bouffon enfile une tenue flamboyante qui évoque l’univers de Sailor Moon et se lance dans un lip-sync de « Je veux un héros », version française de Holding Out for a Hero. Les gestes sont amples, la présence magnétique, les mouvements rappellent le voguing de la scène ballroom. Le corps devient un espace de réappropriation : ce qui était assigné se transforme en puissance, ce qui était moqué devient spectaculaire.

Le conte médiéval se fait alors terrain d’émancipation queer. Plus question de demander la permission au roi pour exister. Ici, les identités se métamorphosent, les références se mélangent et les rêves s’affranchissent des frontières imposées.

Lip sync sur Je veux un héros sous une pluie de confettis. Crédit : Fabrice Robin.

Un podcast pour briser le quatrième mur

Dans un bruit de verre brisé, le quatrième mur vole en éclats. Place à une émission de podcast, « Every Nigga Is a Star », animée par la princesse du début. La tour s’ouvre pour faire apparaître une sorte de chambre rose couverte de paillettes. Anthony Martine nous ouvre les portes de son univers, parle d’un livre qui l’a marqué et recommande un vinyle.

Mais la conversation prend bientôt un tour plus politique. Sous des saules pleureurs, la conversation se déplace vers les absurdités racistes proférées par des personnes blanches, y compris celles qui se revendiquent de gauche et se pensent à l’abri de tout préjugé. Le racisme ne disparaît pas parce qu’on affiche des convictions progressistes. Il se glisse dans les remarques, les maladresses répétées et les certitudes de celles et ceux qui refusent de se remettre en question.

Anthony Martine invite alors une spectatrice afrodescendante à partager son expérience. Une jeune femme accepte et livre son anecdote. La fiction s’ouvre au réel : le plateau devient un espace de parole où les vécus peuvent enfin être entendus.

Anthony Martine flamboyant. Crédit : Fabrice Robin.

Inventer un autre royaume

Pour conclure, l’artiste revient au conte et lit l’histoire d’un royaume sans couleur, où coexistent une ville de Blancs et une ville de Noirs. Après les rires et les provocations, cette fable ouvre une dernière brèche dans l’imaginaire.

La force du spectacle tient à cet équilibre : parler du racisme et de l’homophobie sans renoncer au merveilleux, à l’humour ni à la légèreté. Anthony Martine transforme ses souvenirs et ses blessures en une performance flamboyante, qui dénonce les dominations tout en donnant corps à d’autres possibles.

« Quand on dort, on n’a pas faim », lui répétait sa mère lorsqu’enfant, il disait avoir encore faim au moment de se coucher. Mais vient le réveil, et avec lui l’appétit, la colère et le désir de prendre sa place. Anthony Martine, lui, a les crocs. Une chose est sûre, il n’a plus l’intention de dormir. Et il compte bien nous garder éveillés avec lui.


Plus d’infos autrement :

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