« Octobre à Paris », celui de 1961

Un documentaire filmé par Jacques Panigel sort sur les écrans 65 ans après son tournage. Il tente, à chaud, de raconter en images le massacre du 17 octobre 1961 à Paris. Le FLN avait organisé une manifestation pacifiste contre le couvre-feu. Bilan : plus de 200 morts et des blessés qu’on ne compte plus. Sans images, toutes interdites, le film invente une autre approche. Un document essentiel.

 
 
Par Bernard Cassat.
 
 

Jacques Panigel est un biologiste qui a eu une place importante dans la résistance. Très engagé politiquement pendant la guerre d’Algérie, il participe à la création du Comité Audin, du nom d’un prof de maths tué après torture par les paras en Algérie. C’est avec cette structure du Comité Audin qu’il réalise entre novembre 61 et le printemps 62 un film sur les massacres du 17 octobre.
 

Dans le bidonville de Gennevilliers, les manifestants se rassemblent. Image bande annonce.

 
Il n’y avait aucune image filmée de cette journée d’horreur. Son gros problème a donc été de trouver un moyen de rendre vivants ces événements pour en transmettre l’ampleur et l’importance. Grâce à son engagement auprès des Algériens pendant toute la période de la guerre, il a réussi à filmer des interviews d’hommes tabassés par la police, même bien avant 1961. Certains parlent de 1958, 59 et 60. Et révèlent le rôle des supplétifs à Paris, les harkis donc, que la police utilisait pour infiltrer, arrêter et torturer leurs frères. Tous parlent du 28 rue de la Goutte d’Or, où dans la cave se déroulaient des séances de torture incroyables en plein Paris. Notamment le supplice de la bouteille. Ou de l’eau de Javel. Ce que les historiens appelleront plus tard « le scandale des caves qui chantent ». Ces interviews ont souvent lieu en commun, dans des petites pièces exigües où la caméra n’arrive pas à prendre du recul visuel. Elles sont entrecoupées de prises de vue de bidonvilles qui, aujourd’hui, nous laissent sans voix ! Dans la boue, des familles s’entassent dans des ramassis de cartons, de tôles, de bois récupérés. Il n’y a pas d’eau, juste quelques fontaines disséminées, et l’électricité a l’air rare. Des enfants pataugent dans des ruelles immondes, aux portes de Paris.
 

La manifestation s’élance pour rejoindre le centre de Paris. Image bande annonce.

 
C’est dans le bidonville de Gennevilliers que Panigel réalise la deuxième partie de son film. Il reconstitue une réunion organisée par des leaders quelques jours avant le 17 octobre. On les voit arriver deux par deux pour ne pas se faire remarquer, dans un lieu neutre (petit café du bidonville ?). Ils sont cinq qui écoutent les consignes claires : pas d’arme, pas de provocation envers la police. Les femmes et les enfants peuvent venir. Ils repartent chacun leur tour.
 

La police sévit tout de suite. Image bande annonce.

 
La partie suivante est moins claire. C’est sans doute la réalité qui a été filmée, ou une reconstitution. Les gens affluent lentement pour partir à la manifestation, en ce matin du 17 octobre. Des hommes, avec leurs costumes du dimanche, arrivent de partout et commencent un cortège avec un drapeau algérien tenu par une femme. Pour la manifestation elle-même, Panigel reprend quelques photos et une voix off décrit l’horreur. L’absence totale de document vidéo l’oblige à recourir à cela. On sait par ailleurs que plusieurs tentatives de captation ont été faites, saisies par la police et détruites.
 

Un homme blessé. Image bande annonce.

 
Des rencontres ensuite avec des participants qui ont survécu racontent les horreurs subies par cette foule pacifique. Hommes jetés dans la Seine, tabassage de tout ce qui bouge, cadavres laissés à terre, acharnement policier contre des enfants. C’est le pire de cette narration difficile à dire comme à entendre. Des petits enfants ont été tapés jusqu’à la mort, jetés dans la Seine pour les faire disparaître. La sauvagerie policière menée par Maurice Papon a ce jour-là touché le fond de sa barbarie.
 

Le soir des morts jonchent les trottoirs. Image bande annonce.

 
Panigel continuera son militantisme actif et conservera ses responsabilités d’immunologue. Son film est évidemment interdit. Il a, dit-on, circulé un peu sous le manteau et a été projeté à Cannes et sans doute à Venise. Le visa d’exploitation a été accordé en 1973 grâce à une grève de la faim de René Vautier. Mais aucun distributeur ne s’en est occupé. Quelques passages dans des salles confidentielles en 2011, pour les 50 ans de l’événement. Sa projection actuelle est donc sa première véritable sortie. À l’heure où la violence policière est encore en action.
 


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Commentaires

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  1. Pour documenter le 17 octobre 1961, on doit aussi citer les images d’Elie Kagan qui a photographié les exactions meurtrières de la police pendant toute la nuit. On pouvait encore voir, au début des années 70, Elie Kagan travailler dans les manifestations parisiennes. J’ai gardé le souvenir de ces évènements, mais j’ai pu observer, lorsqu’en 1981, Libération a sorti un numéro pour l’anniversaire de cette tragédie, que les jeunes militants d’extrême-gauche que je connaissais semblaient la découvrir avec stupéfaction. Si le 17 octobre était quelque peu tombé dans l’oubli, les morts de Charonne, eux, étaient demeurés présents dans la mémoire collective. C’est faire œuvre utile de ressortir, ou plutôt, de sortir ce film qui nous rappelle quelles sont les antécédents et peut être la culture dominante qui a pu subsister dans une partie de la police française.

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