« Casseurs, je vous demande de vous arrêter ! Ça suffit maintenant ! »

C’est plus ou moins ce genre de phrase que l’on entend régulièrement depuis 2016 mais qui est devenue depuis ce 17 octobre une sorte de passage obligé pour les journalistes, commentateurs et politiciens. Il convient désormais de dire avant toute chose que l’on « condamne les casseurs » et que ces derniers rendent « inaudibles les revendications légitimes » des gentils manifestants.
 

Cl Joséphine

Par Joséphine
 
Chacun y va généralement ensuite de sa proportion au sujet des casseurs – « 5% » ? « 1% » ? « assez nombreux finalement » ? – et, y compris parmi les lycéens, étudiants et militants d’organisations instituées, on entend se multiplier les déclarations appelant à des mobilisations « pacifiques et disciplinées » afin de ne pas gâcher le « capital sympathie auprès de la population » et de « ne pas donner des raisons au gouvernement de clore tout dialogue ». Dès lors, les casseurs et pilleurs deviennent le principal obstacle au règlement de la situation, entre des manifestants constructifs et un gouvernement devenu nouvellement coopérant et réussissant le tour de force en termes de comm’ de faire oublier la rigidité descendante du macronisme jupitérien. Mais au fond, tout cela relève davantage du domaine de l’incantation et semble aussi pertinent que si on avait entendu en juillet dernier des « je demande à la canicule d’arrêter, elle brouille le message de l’été, c’est dommage quand même, crotte à la fin ».
La bêtise au sujet des casseurs commence déjà par leur catégorisation en groupe homogène : jeunes issus de l’immigration – voire « barbares » – pour le droite de Horizons jusqu’à Reconquête ; jeunes « grimés en noir avec capuche, masque à gaz et sac à dos façon Black Bloc » pour les autorités préfectorales et policières ; masse informe, inquiétante et méchante pour le grand public. En réalité, et à défaut d’éléments précis vu le faible nombre d’interpellations, il s’agit bien plus probablement d’un conglomérat de militants anarchisants, de gens fascinés par la violence et l’adrénaline, de personnes psychiatrisées ou de marginaux attirées par ce type de contexte vaguement cathartique, de quidams en colère qui considèrent qu’il faut un peu de casse pour être écoutés, d’individus qui veulent rendre à la police la monnaie de leur pièce après un gazage, un matraquage ou une nasse, d’opportunistes en recherche d’occasions de vols, de petits délinquants, et d’ados et post-ados attirés par l’imaginaire de l’émeute et l’esthétique de la barricade. Ne s’agissant ni d’un groupe homogène ni d’un collectif organisé, souhaiter qu’ils s’alignent sur une stratégie pacifique considérée pourtant par la majorité des manifestants comme plus efficace est illusoire, si ce n’est stupide.

Assumer la violence ?

 
Certains de ces sous-groupes assument la violence et c’est à la police judiciaire de les identifier après des passages à l’acte, l’arsenal pénal existant étant largement suffisant, et de toutes façons le Renseignement Territorial montre depuis des années son incapacité à véritablement anticiper quoi que ce soit du mouvement social. D’autres sous-groupes se forment de manière beaucoup plus contextuelle et vaporeuse, ce qui les rend insaisissables hormis quelques arrestations en flagrant délit, comme l’illustrent les profils des personnes passées en comparution immédiate depuis le 17 octobre.
 
Et donc quoi ? Et bien c’est justement là où commence la véritable politique, chose que les technocrates macronistes et les sciences-pistes de cabinet ne savent pas faire. Car ces violences se sont enkystées dans les manifestations depuis la loi-travail de 2016 et n’ont fait qu’enfler depuis, avec des moments paroxystiques lors des Gilets-Jaunes, devenant presque une sous-culture politique, une grammaire de la mobilisation de rue. De ce fait, toute désescalade prendra du temps par effet d’inertie. Car même si – soyons fous et amnésiques – Emmanuel Macron acceptait les revendications des lycéens, l’agitation et le rapport de certains à la manifestation ne retomberait pas immédiatement, sans même parler côté Police et Gendarmerie où la culture de la répression a bien infusé, participant à la définition même des identités professionnelles, ce que montrent sans ambiguïtés les images collectées par Médiapart concernant Saint-Soline .

La désescalade

 
Et cette désescalade de la violence – en réalité un changement de culture et une transformation de fond des contextes de manifestation – demande du temps et du courage politique : réinstaurer de la confiance avec les corps intermédiaires pour renouer une culture du dialogue après 20 ans de libéralisme à tendance autoritaire, mener des politiques ambitieuses pour les services publics afin de baisser le niveau de colère de la population, faire le ménage dans la Police, changer le rapport au pouvoir des Préfets, améliorer la prévention des violences grâce à une police de proximité et un renseignement bien mieux gérés et désintoxiquées des méthodes de l’anti-terrorisme, ne pas se laisser aller au tout répressif quand casse et pillage continueront encore après le début de la désescalade, assurer une mutualisation efficace et rapide des dépenses liées à la casse et au pillage auprès des commerçants et particuliers – par solidarité publique et pour éviter le cercle vicieux de la haine et la tentation de l’auto-défense –, réformer la structure de la propriété des groupes médiatiques qui alimentent l’hystérie collective. Même si les exemples de désescalade sont souvent liés à des contextes bien plus terribles – conflit nord-irlandais, transition démocratique espagnole, suites de la guerre d’Algérie en métropole… –, ils sont particulièrement riches en termes d’habileté politique et de sens de la mesure.
Bref, une affaire pour véritables politiques, denrée qui manque cruellement depuis plus de 20 ans en France.
 
Mais affaire cruciale si l’on veut échapper à la fuite en avant autoritaire, brutale et raciste, qui plus est jamais efficiente.

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