Depuis quelques jours, une vague d’hommages envers « nos soldats du feu » déferle sur les réseaux sociaux des hommes politiques les plus en vue, quitte parfois à prêter le flanc à des critiques au sujet de leur double attitude : vote de baisses des budgets d’une main, déclarations d’amour de l’autre. Et dans ce contexte, le bal des hypocrites suscite une certaine colère chez les pompiers avec qui j’ai pu échanger.

« La sécurité civile est complètement à l’os »
Interrogé sur la situation, un pompier volontaire a tenu à partager « une info qui démontre l’inadéquation entre les moyens disponibles et l’amplitude de la crise en cours ». Il m’a transmis le mail suivant de son Service départemental d’incendie et de secours (SDIS) : « À la demande du Centre Opérationnel de Zone, nous recherchons des personnels non formés feu de forêt afin d’armer un engin-pompe [un fourgon d’incendie – ndlr] et de renforcer le département de la Gironde pour une durée indéterminée. Les candidatures doivent être transmises par l’intermédiaire de vos chefs de centre respectifs au service opération, avant ce jour à 11 h, dernier délai. Le CTA/CODIS [Centre de Traitement de l’Alerte/Centre Opérationnel Départemental d’Incendie et de Secours – ndlr] ».
Ce même pompier continue : « C’est choquant de mobiliser des non-spécialistes sur une mission liée aux feux de forêt, même en lisière d’incendie, surtout dans une opération d’une telle ampleur. C’est pas du tout la culture pompier, la sécurité civile est complètement à l’os, clairement. Les feux de forêt, c’est pas une spécialisation pour rien, il y a toute une science des établissements, des protections, des mesures d’urgence, les engins sont spécifiques, etc. » Et en effet, le cursus de spécialisation va d’ailleurs du niveau FDF1 (équipier) au FDF4 (anticipation tactique et stratégique) et juste la certification FDF1 nécessite une petite semaine de formation. « Quelque part, c’est envoyer des pioupious au casse-pipe, alors que Nunez affirmait encore hier, à l’occasion d’un hommage aux deux pompiers morts cette semaine, qu’il n’y a pas de problème de moyens », ajoute-t-il, avant de conclure : « Pour les collègues partis en Gironde, ils seront nourris-logés, le déplacement se fait habituellement en colonne de camions pas du tout adaptés, 90 max sur l’autoroute avec un bruit étourdissant, parce que les SDIS n’ont pas les moyens de mettre les fourgons sur des poids lourds et de faire descendre les agents en van. La rémunération est conforme au barème des SDIS, pas grand-chose, 8,71 euros de l’heure pour les sapeurs, c’est du black légal, pas de cotisations, ça n’ouvre aucun droit à la protection sociale hors un tout petit avantage sur la retraite ».
« J’en peux plus, j’essaye de trouver un autre emploi »
Un autre pompier, professionnel cette fois dans un autre département de la région, complète le propos : « En effet des non-spécialistes feu de forêt sont envoyés en renfort en Gironde afin de laisser les spécialistes disponibles. Malheureusement les autres feux (urbains, véhicules…) ne sont pas en pause et méritent d’être éteints également par des agents formés et où la spécificité FDF n’est pas nécessaire ». Un de ses collègues enchaîne : « Des pompiers pros sont contraints de poser des vacances ou des repos pour partir dans le sud ! Et pendant que certains partent dans le sud, il faut continuer à assurer les missions ici ! Entre les forêts à surveiller et les secteurs à couvrir des copains partis. On est à bout. Sous-payés à risquer notre peau et notre santé. J’en peux plus. J’essaye de trouver un autre emploi après 22 ans de service ».
De son côté, un syndicat de pompiers est scandalisé par le recours indirect de certains SDIS au secteur privé. Dans quelques départements, le deal est simple, les directions des services d’incendie et de secours disent aux patrons : « Cédez-nous vos salariés sapeurs-pompiers volontaires sur leur temps de travail et à vos frais » afin qu’ils partent en Gironde.
Souvenirs, souvenirs…
Pour mettre en perspective ces témoignages et la colère des pompiers, il faut avoir à l’esprit que Gabriel Attal, l’enfant chéri du macronisme, a nié cette semaine via un chargé de communication avoir annulé en 2024 des achats de Canadairs lorsqu’il était Premier ministre, mentant grossièrement comme la presse l’a rapidement établi. Détail tragi-cocasse, le ministre du Budget à l’époque qui a validé et signé ce choix est Thomas Cazenave, devenu il y a quelques mois… maire de Bordeaux, la ville qui suffoque avec le feu à ses portes.
Il faut se souvenir également des manifestations de pompiers qui protestaient contre le manque de moyens et les sous-effectifs (2019, 2020, 2023, 2024, 2026), parfois durement réprimées comme le macronisme sait si bien faire.
Tout ceci, sans même parler des 200 000 personnes évacuées de chez elles ces dernières semaines ni des dommages majeurs que les incendies de cette saison infligent à la végétation, la faune et les habitations.
L’hommage : une politique low-cost
Et quelle est la réponse de nos responsables politiques qui, par dogmatisme libéral au sujet des budgets, continuent depuis 25 ans à ne pas faire grand-chose pour l’environnement et les services publics de secours et d’incendie ? Des hommages semi-lyriques, une émotion compassée sur le registre de la solidarité nationale, une héroïsation militarisante des « soldats du feu ». Le tout, repris en boucle par les médias des milliardaires, les mêmes qui militent pour conserver les privilèges fiscaux de quelques-uns au prix d’un assèchement de nos biens communs.

À la pointe de ces hommages devenus patriotiques comme par magie, le RN et l’UDR qui en font des caisses sur les chaînes d’info en continu et sur les réseaux sociaux. Pourtant, les députés lepénistes se sont systématiquement opposés aux dispositions qui auraient permis d’augmenter les moyens des SDIS, encore en octobre dernier. Mais qu’importe le mensonge pourvu qu’on ait les votes ?

Plus cynique encore, parmi les responsables aux manettes depuis 15 ans, il y en a qui nous proposent leur candidature à la prochaine élection présidentielle : François Hollande, Bernard Cazeneuve, Édouard Philippe, Gabriel Attal et Bruno Retailleau. Sans l’ombre d’un mea culpa, le visage grave, le ton posé de l’homme d’État. Lunaire.
Et pendant ce temps-là, l’État est bien occupé à publier un mini-guide pour gérer son éco-anxiété. Espérons qu’une version papier sera prévue pour les pompiers. Une par caserne suffira, économies obligent.
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