Après un mois de voyage, les cyclistes de Ride Along Borders ont atteint l’île de Lesbos, où ils ont remis les dix vélos offerts par l’UCI – Union cycliste internationale – à des réfugiés. Plus que les kilomètres parcourus, c’est le franchissement répété des frontières qui leur a permis d’éprouver, très concrètement, ce que signifie se sentir Européen.
Depuis le pont du ferry, l’ours Paddington regarde la côte grecque s’éloigner, dans un voyage qui aura fait des frontières bien davantage que de simples lignes sur une carte – photo Thierry Comunal
Pendant un mois, ils n’ont jamais dormi deux fois au même endroit. De la Suisse à la mer Égée, ils ont changé de pays presque chaque jour, dormi sous la tente, dans des jardins, des campings ou des hôtels, pédalant à rebours des routes empruntées par les demandeurs d’asile. Ils ont ainsi traversé des paysages, des langues, des monnaies et des mémoires différentes. Pourtant, lorsqu’il dresse le bilan de cette aventure, Patrick Communal fait fi des difficultés physiques et des milliers de kilomètres parcourus à vélo : seul demeure un sentiment.
Ce que ce voyage leur a appris sur l’Europe
Au fil des étapes, les frontières ont fini par produire un effet singulier sur les voyageurs : « Je me suis vraiment senti Européen. Quand on rentrait en Bulgarie ou en Croatie, on avait l’impression de rentrer chez nous. En Serbie et en Macédoine du Nord, on était à l’étranger ».
Ce sentiment s’est construit dans des gestes très simples : retrouver l’euro dans son porte-monnaie, acheter quelques tomates sur un marché sans avoir à convertir les prix, se faire comprendre en anglais – ou plutôt en « globish », en ce qui concerne Patrick Communal –, franchir une frontière sans avoir le sentiment de quitter un univers familier. L’Europe cesse alors d’être une construction institutionnelle : elle devient une expérience vécue.
Les difficultés rencontrées quelques jours plus tôt aux frontières serbes et macédoniennes ont contribué à forger ce sentiment. Contraints de rebrousser chemin en direction de la Bulgarie après une journée entière suspendus à des décisions administratives, les cyclistes ont mesuré, physiquement, ce que représente la liberté de circuler au sein de l’Union européenne. Une seule journée passée hors de l’UE leur a suffi pour mesurer ce que celle-ci apporte au quotidien.
À Athènes, au pied des vestiges de l’Acropole, Paddington a fait halte avant la traversée vers l’île de Lesbos – photo Olivier Snoeck
Une dette envers la Grèce
À Athènes, Patrick Communal retrouve une ville qu’il avait découverte dans les années 1980, mais qu’il peine aujourd’hui à reconnaître. Le quartier de Pláka – dont il gardait le souvenir d’un vieux quartier populaire où l’on mangeait des souvlákis dans la rue, au pied de l’Acropole – lui apparaît désormais comme un simple espace dédié au tourisme. « Il n’y a plus le charme du quartier populaire que j’ai connu. » Plus largement, c’est la paupérisation de la ville qui le frappe.
Pour lui, cette impression s’inscrit dans une histoire plus longue, celle de la dictature des colonels, des opposants contraints à l’exil, de la musique de Míkis Theodorákis et des chants de Maria Farantoúri. Puis est venue la crise de la dette à partir de 2010, accompagnée de l’effondrement du niveau de vie, de politiques d’austérité et de la vente de grandes infrastructures. Enfin, le pays est devenu la principale porte d’entrée des exilés du Moyen-Orient, dont beaucoup s’entassent dans les îles de la mer Égée.
De cette succession d’épreuves, Patrick Communal tire une réflexion plus générale sur l’Europe. « Les Grecs nous ont apporté la philosophie et la démocratie. Nous avons une dette politique, philosophique, spirituelle, intellectuelle envers eux. » À ses yeux, cet héritage aurait dû compter au moment où l’Union européenne imposait les règles du pacte de stabilité : « Ce ne sont pas des choses marchandables ou monnayables, mais elles auraient mérité d’être prises en compte pour adoucir le sort de la Grèce. Aujourd’hui, quand on parle de politique économique, ce ne sont pas des éléments qui entrent en ligne de compte. » Car dans ce monde, les destins humains sont balayés par les lignes de chiffres.
Cette réflexion aura été le fil conducteur de ce voyage : derrière les frontières et les politiques migratoires se trouvent toujours des femmes, des hommes et une histoire bien plus ancienne que les décisions administratives.
Le voyage ne s’arrête pas au retour
Au moment de retrouver leur quotidien, les participants éprouvent une difficulté inattendue : celle de quitter la route. « On est un peu déboussolé quand on reprend ses habitudes, son logement, sa vie quotidienne. Dans nos têtes, on est tous encore sur la route. Il y a une espèce de nostalgie de ce moment partagé. »
Mais le plus important est ailleurs. Au fil des semaines, un changement s’est opéré. Le groupe réunissait des participants aux parcours et aux sensibilités politiques parfois éloignés. Tous n’étaient pas forcément profondément engagés, au départ, dans la cause des réfugiés. Pourtant, observe Patrick Communal, « tout le monde est rentré dans la logique du projet ».
Les dix vélos ont bien atteint leur destination. Mais au terme de ce périple à rebours des routes de l’exil, les participants rapportent dans leurs bagages la conviction que l’Europe ne se résume ni à un traité ni à une monnaie : elle est aussi une expérience concrète, faite de frontières franchies, de libertés partagées et du sentiment d’appartenir à un même espace européen.
Le parcours à travers l’Europe de Ride Along Borders.
À Lesbos, une arrivée discrète, au petit matin
Depuis Athènes, le groupe de cyclistes a rejoint l’île de Lesbos – où se trouve l’un des principaux centres d’accueil de demandeurs d’asile en Europe – afin de remettre les dix vélos sur lesquels ils ont parcouru les 2 400 kilomètres de ce périple. Offerts par l’Union cycliste internationale dans le cadre de son programme de solidarité, ils ont été confiés à l’association Yoga and Sport with Refugees, qui accompagne des personnes exilées sur l’île.
Une autre image demeure dans l’esprit de nos cyclistes. Paddington, l’ours mascotte de Ride Along Borders, est passé des mains des voyageurs à celles d’une petite fille soudanaise, qui a accueilli la peluche avec un large sourire.
Au terme de 24 étapes et d’un mois de voyage, les cyclistes ont respecté le calendrier établi avant leur départ, malgré les aléas rencontrés en chemin – photo Thierry Communal
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