Jean Zay et le cinéma : un aspect trop méconnu de son œuvre ministérielle

Grand réformateur et organisateur redoutable, Jean Zay, ministre de l’Education nationale et des Beaux Arts de 1936 à 1939 a largement contribué à structurer l’industrie cinématographique française. Ses décisions fondées sur un soutien actif et durable des pouvoirs publics contribuent toujours à assurer la vivacité et le rayonnement du septième art français.

Un film à découvrir

A partir d’images d’archives et de témoignages, Francis Gendron, Alain Tyr et Alain Braun mettent en lumière cette action méconnue et trop longtemps ignorée de cet Orléanais entré au gouvernement à 32 ans. Ce plus jeune ministre de la troisième république fut à l’origine de l’organisation d’un Congrès international du film en 1937, du vote en 1939 d’une loi instituant des mesures depuis pérennisées telles que les visas d’exploitation et des aides à l’industrie cinématographique et du festival international du film de Cannes dans le but de concurrencer la très « mussolinienne Mostra de Venise ». Il mettait la culture au service de la diplomatie et de la démocratie.

Ce film documentaire sera présenté à Paris ce dimanche 5 novembre au Mémorial de la Shoah 17 rue Geoffroy-L’Asnier à Paris (75004) et le 20 novembre à Orléans au Centre Dupanloup.

Nous avons rencontré les auteurs .

Interview :

Question :  Qui êtes-vous ?

Réponse:Nous sommes des historiens du cinéma, des bénévoles. Nous tenons à rappeler que le cinéma n’est pas seulement une production avec de belles images et de bons scénarios mais aussi un art et une industrie qui s’enracinent dans une société à un moment précis et successivement.

Question:Vous avez réalisé ce film en 2015. Pourquoi à ce moment là ?

Réponse : Jean Zay venait d’entrer au Panthéon avec trois autres personnes. C’était quatre victimes qui étaient honorées. Nous avons voulu montrer et rappeler quel grand ministre fut Jean Zay et combien il a agi. Pour lui le cinéma fut une affaire d’Etat. Il était un cinéphile, ses filles, Catherine et Hélène, en témoignent dans le film. Il a déployé en 1939 pour le cinéma une politique aussi novatrice et fondatrice que celles qu’il a menées pour les droits d’auteur et le théâtre.

Question : Comment expliquez-vous que son action en faveur du cinéma ait été occultée si longtemps ?

Réponse : A la libération les communistes et les gaullistes ont tiré la couverture à eux . Jean Zay était un radical, il avait été assassiné….

Question : Que fut son combat pour le cinéma ?

Réponse : Dans les années 30, en Allemagne , en Italie, un peu partout en Europe, le fascisme est agressif. Jean Zay prend son contre-pied. Il s’érige en pionnier de la démocratisation culturelle contre le conservatisme et l’élitisme.. Il déploie une diplomatie destinée à abattre l’idée alors très répandue qu’il existe un mur étanche entre la politique et la culture.. A partir de son domaine ministériel a priori strictement culturel, il tisse une toile qui le propulse sur la scène internationale. Le 17 mars 1939, il dépose devant le parlement le premier projet de loi sur le statut du cinéma : création de la carte professionnelle, définition de l’auteur d’un film, d’un institut bancaire spécifique, préfiguration de l’avance sur recette…

Question : Pour le cinéma, pour le festival de Cannes Jean Zay a du aussi batailler avec les Américains. Il s’est même rendu à New-York…

Réponse : Ce ne fut pas facile de convaincre les milieux du cinéma américain. Il fallut tout le talent de Jean Zay pour arriver à une communauté de vue. Les compagnies américaines, industrie du cinéma américain, très attachées à leur indépendance, voyaient d’un très mauvais œil la création du statut français. Jean Zay a réussi à concrétiser l’alliance pour mettre sur pied le Festival de Cannes, conçu du moins par Jean Zay comme le Festival du monde libre, face à la « Mostra de Venise mussolinienne et hitlérienne » .

Propos recueillis par FC

Le cinéma français sauvé des eaux

Ce film documentaire décrit de façon très documentée, l’action de Jean Zay en faveur du cinéma français et surtout le contexte national et international dans lequel se développe cette politique pour le moins audacieuse, pour ce que l’on appelait que depuis peu le 7ième art, alors que certains intellectuels comme Georges Duhamel écrivait encore “C’est un divertissement d’ilotes, un passe-temps d’illettrés de créatures misérables, ahuries par leur besogne et leurs soucis.”

Jean Zay était un ministre passionné de cinéma comme le rappelle sa fille Hélène Mouchard Zay dans le film, et il est convaincu de sa place incontournable dans la culture populaire. Mais quand Jean Zay devient ministre en 1936, le cinéma français est moribond, il ne s’est pas encore remis de la crise de l’arrivée du parlant n’ayant pas su s’adapter ni techniquement ni artistiquement à cette nouvelle donne appréciée du public. S’ajoute les difficultés de financement résultant de la crise de 1929, et les producteurs français font faillite les un derrière les autres jusqu’à la plus prestigieuse et la plus ancienne la Gaumont. Le cinéma français se meurt et Jean Zay a conscience que c’est une part de la place de la France dans le monde qui est menacée à très court terme entre le cinéma américain florissant et les investissements grandissants d’un cinéma de propagande venu des dictatures italienne et allemande.

Avec un pragmatisme et une efficacité qui lui sont propres, Jean Zay réussit à réunir les professionnels du cinéma, allant des producteurs très méfiants à l’égard d’une intervention de l’état dans leur art, et des syndicats qui dans la suite de 1936 réclament la nationalisation pure et simple du cinéma français.
Dépassant le débat entre culture et commerce, le projet d’une organisation de la filière cinématographique voit le jour sur le principe d’une répartition réglementée des recettes entre tous les acteurs concernés : auteurs, producteurs, distributeurs et exploitants sur la base d’une billetterie contrôlée (qui existe encore !), avec en prime un soutien de l’état pour faciliter l’accès au crédit tant pour la production que pour l’exploitation. Une commission va par ailleurs se charger de délivrer des cartes professionnelles réglementées de façon à assurer le respect de chaque acteur de la filière .
Les aléas politiques ne permettront pas la mise en place effective de cette organisation de la profession avant 1939, au même titre que le lancement du Festival de Cannes comme bateau amiral de ce renouveau de la place du cinéma français dans le monde.

Ironie de l’histoire, cette organisation du cinéma sera reprise par le régime de Vichy comme modèle d’une politique corporatiste en y adjoignant l’ignominie des interdictions professionnelles à l’égard des « israélites » . Après la fin tragique de son initiateur assassiné en juin 1944, le nouveau gouvernement de la Libération créera le Centre National de la Cinématographie reprenant et renforçant l’essentiel de ce que avait imaginé Jean Zay et son équipe, garantissant  au cinéma français une vitalité qui, encore aujourd’hui, satisfait notre cinéphilie.
Merci M. Jean Zay

GP

 

 

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